Les mémoires de gestion, d’économie ou de finance se ressemblent beaucoup : un questionnaire diffusé à quelques dizaines de répondants, ou une étude de cas sur l’entreprise d’alternance. Les deux sont légitimes. Les deux souffrent du même reproche en soutenance — l’échantillon est trop petit pour conclure quoi que ce soit.
Il existe pourtant, en accès libre et sans la moindre démarche, une base qui enregistre depuis 2008 les événements de la vie légale de toutes les entreprises françaises. Elle est presque absente des mémoires, et sa taille explique peut-être pourquoi : on ne pense pas à s’en servir parce qu’on ne sait pas qu’elle existe.
Ce que contient le Bodacc, en chiffres vérifiés
Le Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales publie ses annonces en données ouvertes, interrogeables par une interface de programmation sans compte ni clé.
Interrogé le 11 août 2026, le jeu des annonces commerciales contient 50 294 290 annonces, dont la plus ancienne est datée du 2 janvier 2008 et la plus récente du jour même — la base est alimentée en continu.
La répartition par famille d’avis

- Dépôts des comptes — 26 167 298 annonces
- Modifications — 8 468 816
- Créations — 6 528 702
- Radiations — 4 183 785
- Procédures collectives — 3 323 309
- Ventes et cessions — 888 045
- Immatriculations — 723 390
- Divers — 4 963 · Conciliations — 4 305 · Rétablissements professionnels — 1 270 · Famille inconnue — 372 · Famille non renseignée — 35
La somme de ces douze familles donne exactement 50 294 290, c’est-à-dire le total annoncé par la base : l’énumération est complète, aucune annonce n’échappe au classement. Deux routes d’interrogation indépendantes — le décompte global et l’agrégation par famille — convergent sur le même nombre.
Une précision d’honnêteté : la fiche descriptive du catalogue affiche, elle, un nombre légèrement inférieur. C’est une métadonnée mise en cache, non le décompte vivant. Fiez-vous au décompte renvoyé par la requête, et datez-le.
Le déséquilibre est instructif. Les dépôts de comptes représentent à eux seuls 52,0 % des annonces (proportion calculée), les créations 13,0 % et les procédures collectives 6,6 %. Autrement dit : la matière la plus abondante n’est pas la défaillance d’entreprise dont tout le monde parle, mais l’obligation comptable dont personne ne parle.
Ce que cette base permet de démontrer
Le point à comprendre est que le Bodacc n’est pas un annuaire d’entreprises. C’est un flux d’événements datés et localisés. Cela change complètement les sujets qu’il rend possibles.
- Démographie d’entreprises : créations et radiations par département, par secteur et par année. Vous mesurez un solde, pas une impression.
- Défaillances : suivre les procédures collectives dans le temps, comparer un territoire à la moyenne nationale, tester si un choc économique se lit dans les données et avec quel décalage.
- Transmission et reprise : les ventes et cessions de fonds de commerce forment un objet de recherche à part entière, très peu traité en master, et directement pertinent pour un mémoire en entrepreneuriat ou en droit des affaires.
- Conformité comptable : qui dépose ses comptes, et qui ne les dépose pas. Avec 26 millions d’annonces de dépôt, la question du respect effectif de l’obligation devient mesurable.
- Effets de contexte : croiser un événement d’entreprise avec la géographie ou le secteur, et discuter des associations — en restant prudent sur la causalité.
Un mémoire construit là-dessus ne ressemble à aucun autre dans une promotion. Il a un corpus, une méthode reproductible et des chiffres que le jury peut vérifier.
Les autres registres, et ce que chacun répond
Le Bodacc ne répond pas à toutes les questions. Trois autres sources publiques le complètent, et il vaut mieux savoir laquelle interroger avant de perdre une semaine.
Le répertoire Sirene identifie les entreprises et leurs établissements — numéros Siren et Siret, activité, adresse, état administratif. C’est la source d’identification : elle dit qui existe, pas ce qui lui est arrivé.
Le registre national des entreprises centralise l’immatriculation des entreprises depuis sa mise en place et remplace plusieurs registres antérieurs. C’est la référence juridique sur l’existence et la forme d’une entreprise.
Les comptes annuels déposés donnent les chiffres financiers eux-mêmes. Attention : le Bodacc signale qu’un dépôt a eu lieu, il ne contient pas les états financiers. Pour les données comptables, il faut aller chercher les comptes, et une partie des sociétés en demande la confidentialité.
Le bon réflexe méthodologique : Sirene pour identifier, Bodacc pour dater les événements, comptes annuels pour chiffrer la performance. Un mémoire sérieux annonce laquelle il a utilisée pour quoi.
Le piège de mesure : un moteur de recherche ne compte pas

Voici l’erreur qui ruine discrètement des mémoires entiers, et elle mérite un paragraphe à elle seule.
Plusieurs moteurs publics de recherche d’entreprises plafonnent le nombre de résultats affichés. En interrogeant le 11 août 2026 l’un de ces moteurs sur un département, puis en ajoutant un filtre supplémentaire qui aurait dû réduire l’ensemble, le compteur a renvoyé dans les deux cas exactement 10 000 résultats. Ce n’est pas une coïncidence : c’est un plafond technique.
Un total qui ne bouge pas quand on restreint la requête n’est pas un total. Si vous relevez ce chiffre et l’écrivez dans votre mémoire, vous publiez une donnée fausse — et un jury attentif la repérera précisément parce qu’elle est trop ronde.
La règle générale à retenir : pour compter, utilisez un point d’accès qui renvoie un décompte (un total, une agrégation), jamais le nombre de résultats d’une interface de recherche. Et testez toujours votre compteur en ajoutant un filtre : si le nombre ne diminue pas, il ne mesure rien.
Trois précautions avant de conclure quoi que ce soit
- Une annonce n’est pas une entreprise. Une même société génère plusieurs annonces au fil de sa vie. Compter des annonces et parler d’« entreprises » est une confusion d’unité — dites toujours laquelle vous comptez.
- Une publication n’est pas l’événement. La date de parution suit le fait juridique avec un délai. Sur une série mensuelle, cela décale vos courbes ; sur une série annuelle, l’effet s’atténue. Mentionnez-le dans vos limites.
- La base commence en 2008. Toute comparaison « avant/après » qui remonterait plus haut est hors périmètre. C’est une limite de couverture, à énoncer, pas à contourner.
Vous avez la source, le volume et les limites. Ouvrez votre mémoire dans Tesify et transformez ce corpus en problématique, en méthode et en chapitres — écrits par vous.
Pour aller plus loin
Si votre discipline n’est pas la gestion, le panorama des jeux de données ouvertes par discipline vous orientera vers l’entrepôt adapté. Pour la santé, l’état exact des données de santé ouvertes sans démarche obéit à la même logique de volumétrie vérifiée. Et si votre question exige des données individuelles d’enquête plutôt que des événements d’entreprise, la procédure de commande auprès de Quetelet-Progedo est la voie à suivre.
Sur la conduite d’un travail bâti sur des données que vous n’avez pas produites, voyez le mémoire sur données secondaires. Et si vous hésitiez à faire votre mémoire sur votre entreprise d’accueil, cet article pose la question autrement : les données publiques permettent souvent de replacer votre cas dans un ensemble, ce qui est exactement ce qui manque aux mémoires d’alternance.
Questions fréquentes
Faut-il un compte ou une autorisation pour utiliser ces données ?
Non. Les annonces du Bodacc sont publiées en données ouvertes et interrogeables directement. C’est la différence majeure avec les fichiers d’enquête, qui supposent un formulaire signé et un rattachement institutionnel.
Puis-je nommer des entreprises dans mon mémoire ?
Ces annonces sont des publications légales publiques, ce qui n’oblige pas à les reproduire nominativement. Pour une analyse statistique, l’identité des sociétés n’apporte rien : travaillez sur des agrégats. Si votre sujet impose une étude de cas nominative, interrogez votre directeur de mémoire sur l’usage attendu dans votre discipline.
Y trouve-t-on le chiffre d’affaires des entreprises ?
Non. Le Bodacc signale le dépôt des comptes, il ne contient pas les états financiers. Pour les montants, il faut consulter les comptes annuels eux-mêmes, en tenant compte de ce qu’une partie des sociétés en demande la confidentialité.
Comment citer ces données dans la bibliographie ?
Comme un jeu de données : producteur, nom exact du jeu, date de consultation et adresse. Ajoutez la requête utilisée en annexe — c’est ce qui rend votre décompte reproductible, et c’est précisément ce qu’un jury vérifie quand un chiffre le surprend.
Est-ce trop technique pour un mémoire de master ?
Non, si vous restez sur des agrégations simples. Un décompte par année, par département et par famille d’avis suffit à porter un mémoire entier, et s’obtient sans écrire une ligne de programme. Les traitements plus avancés sont un bonus, pas un prérequis.
Quelle période choisir ?
Prenez des années complètes et arrêtez-vous à la dernière année révolue. L’année en cours est mécaniquement incomplète, et une courbe qui plonge en fin de série parce que l’année n’est pas finie est l’artefact le plus courant sur ce type de données.
Un corpus vérifiable et une méthode reproductible : le reste est de la rédaction. Écrivez votre mémoire avec Tesify.
