Réponse directe : le cadre conceptuel d’un mémoire de fin d’études en soins infirmiers repose sur une ou deux théories de soins choisies parmi celles que la discipline enseigne réellement en IFSI : les besoins fondamentaux de Henderson, l’auto-soin d’Orem, la relation interpersonnelle de Peplau, le caring de Watson, l’expertise clinique de Benner, l’adaptation de Roy, les soins transculturels de Leininger, et les auteurs francophones qui ont pensé le prendre soin, Collière et Hesbeen. La bonne théorie est celle dont les concepts serviront ensuite à analyser votre situation d’appel et à construire votre guide d’entretien exploratoire ; une théorie citée dans le cadre et absente de l’analyse est ce que les jurys appellent un cadre décoratif.
Ce guide s’adresse aux étudiants de troisième année qui rédigent le travail de fin d’études, et aux étudiants en master de sciences infirmières ou en formation de cadre de santé qui doivent choisir un ancrage théorique. Il suppose que vous connaissez la structure d’ensemble du mémoire ; sinon, commencez par notre guide du mémoire infirmier en IFSI, de la situation d’appel à la soutenance. Ici, on entre dans les théories elles-mêmes.
Ce que le cadre conceptuel du TFE attend d’une théorie de soins
Le référentiel de formation de 2009 inscrit le travail de fin d’études dans l’unité d’enseignement 3.4, initiation à la démarche de recherche, et l’unité 5.6 qui l’accompagne. Le mémoire part d’une situation d’appel vécue en stage, la questionne, en tire une question de départ, puis construit un cadre conceptuel qui définit les concepts mobilisés avant d’aller les confronter au terrain par des entretiens exploratoires. Dans ce cadre, les concepts sont souvent transversaux : relation soignant-soigné, accompagnement, autonomie, bientraitance, juste distance, communication, éducation thérapeutique.
La théorie de soins est ce qui donne à ces concepts une définition d’auteur plutôt qu’une définition de dictionnaire. « L’autonomie » selon Orem n’est pas « l’autonomie » selon Henderson ; « la relation » selon Peplau se décrit en phases, ce que « la relation » au sens courant ne permet pas. Choisir une théorie, c’est choisir un vocabulaire précis et une façon d’organiser l’analyse, et c’est ce que le jury évalue dans la partie conceptuelle : non pas que vous ayez cité une théoricienne, mais que ses concepts travaillent dans votre analyse. La différence entre cadre théorique et cadre conceptuel, source de confusion fréquente, est détaillée dans notre article sur le cadre théorique et le cadre conceptuel.
Les écoles de pensée infirmières : la carte pour s’orienter

L’ouvrage de référence pour situer les théories entre elles est La Pensée infirmière de Pepin, Kérouac et Ducharme (Chenelière Éducation, 3e édition, 2010), enseigné dans la plupart des IFSI et cité dans presque tous les mémoires de master. Il classe les théories en écoles de pensée selon la question qu’elles posent.
| École de pensée | Question centrale | Théoriciennes | Concepts opératoires |
|---|---|---|---|
| Besoins | Que fait l’infirmière ? | Henderson, Orem | Besoins fondamentaux, indépendance, auto-soin, déficit d’auto-soin |
| Interaction | Comment l’infirmière fait-elle ? | Peplau | Relation interpersonnelle, phases, rôles de l’infirmière |
| Effets souhaités | Pourquoi l’infirmière fait-elle ? | Roy | Adaptation, stimuli, modes adaptatifs |
| Caring | Comment prendre soin ? | Watson, Leininger | Facteurs caratifs, relation transpersonnelle, soins culturellement cohérents |
| Expertise clinique | Comment devient-on compétent ? | Benner | Novice, débutant, compétent, performant, expert ; savoir pratique |
| Prendre soin (francophone) | Qu’est-ce que soigner ? | Collière, Hesbeen | Soins d’entretien de la vie et de réparation ; prendre soin et faire des soins |
Henderson : les quatorze besoins et le cadre de l’indépendance
Concepts opératoires : les quatorze besoins fondamentaux, l’indépendance et la dépendance, les sources de difficulté (manque de force, de volonté ou de connaissance). Texte de référence : Henderson, Principes fondamentaux des soins infirmiers (Conseil international des infirmières, édition française 1994). C’est la théorie enseignée dès le premier semestre et la plus citée dans les TFE, ce qui est à la fois un atout et un risque : le jury la connaît par cœur et repère immédiatement un usage superficiel.
Sujets typiques : la toilette et l’intimité, l’alimentation de la personne âgée, la mobilisation, le sommeil en service de soins, la personne en situation de dépendance. Ce qu’un jury attend : que vous n’employiez pas la grille des quatorze besoins comme une liste de contrôle mais que vous montriez, sur votre situation, la source de difficulté qui empêche la personne de satisfaire tel besoin seule, et le rôle de suppléance que l’infirmière assume ou cesse d’assumer.
Orem : l’auto-soin et le cadre de l’éducation thérapeutique
Concepts opératoires : auto-soin, capacité d’auto-soin, déficit d’auto-soin, exigences d’auto-soin, systèmes de soins infirmiers (totalement compensatoire, partiellement compensatoire, de soutien-éducation). Texte de référence : Orem, Soins infirmiers : les concepts et la pratique (Maloine, édition française 1987). C’est le cadre naturel des mémoires sur l’éducation thérapeutique du patient, la maladie chronique, le diabète, l’insuffisance cardiaque, la stomie, le retour à domicile.
Ce qu’un jury attend : que vous identifiiez, dans votre situation, le type de déficit et le système de soins correspondant, et que la discussion porte sur le passage d’un système à l’autre, qui est précisément ce que l’éducation thérapeutique organise. Un mémoire sur l’éducation thérapeutique qui cite Orem sans employer la notion de système de soutien-éducation manque l’essentiel.
Peplau : la relation soignant-soigné en quatre phases
Concepts opératoires : la relation interpersonnelle comme processus thérapeutique, ses phases (orientation, identification, exploitation, résolution), les rôles de l’infirmière (étrangère, personne-ressource, enseignante, leader, substitut, conseillère). Texte de référence : Peplau, Relations interpersonnelles en soins infirmiers (InterÉditions, édition française 1995). C’est la théorie attendue dès que le TFE porte sur la relation d’aide, la psychiatrie, l’annonce, l’accompagnement d’une personne anxieuse ou agressive, la juste distance.
Ce qu’un jury attend : que la situation d’appel soit relue phase par phase, et que le guide d’entretien exploratoire demande aux professionnels comment ils reconnaissent le passage d’une phase à l’autre. Employée comme simple synonyme de « bonne relation », la théorie est jugée décorative.
Watson : le caring et les facteurs caratifs
Concepts opératoires : le caring comme idéal moral et comme science, les dix facteurs caratifs (devenus processus de caritas), la relation transpersonnelle, le moment de caring. Texte de référence : Watson, Le Caring. Philosophie et science des soins infirmiers (Seli Arslan, édition française 1998). Sujets typiques : la présence auprès de la personne en fin de vie, le soin en oncologie, la spiritualité, la place des émotions du soignant, la bientraitance en gériatrie.
Le risque de ce cadre est l’incantation : « prendre soin avec humanité » n’est pas une analyse. Le jury attend que vous nommiez les facteurs caratifs réellement observables dans la situation et ceux qui ont manqué, ce qui oblige à travailler sur la liste de Watson et non sur son esprit.
Benner : de novice à expert, le cadre de la compétence

Concepts opératoires : les cinq stades d’acquisition de la compétence (novice, débutant, compétent, performant, expert), le savoir pratique incorporé, la perception globale de la situation, l’intuition clinique. Texte de référence : Benner, De novice à expert. Excellence en soins infirmiers (édition française InterÉditions 1995, rééditée chez Elsevier Masson). C’est le cadre des mémoires qui prennent pour objet le soignant plutôt que le soigné : le raisonnement clinique, l’intuition, la transmission entre anciens et nouveaux, l’intégration du jeune diplômé, le tutorat de stage. Il est aussi le cadre le plus utilisé dans les mémoires de cadre de santé et dans les mémoires d’infirmiers en pratique avancée, dont les attendus sont détaillés dans notre article sur le mémoire d’infirmier en pratique avancée.
Ce qu’un jury attend : que vous ne classiez pas les personnes interrogées dans un stade comme dans une case, mais que vous décriviez les indices de savoir pratique dans leurs récits, ce que Benner appelle les exemplaires. Le guide d’entretien exploratoire demande alors aux professionnels de raconter une situation où ils ont « senti » quelque chose avant de pouvoir l’expliquer.
Roy, Leininger, Collière, Hesbeen : quatre compléments
Roy et le modèle de l’adaptation : la personne est un système adaptatif qui répond à des stimuli focaux, contextuels et résiduels par quatre modes (physiologique, concept de soi, fonction de rôle, interdépendance). Utile pour les mémoires sur l’annonce d’un diagnostic, la stomie, l’amputation, le handicap acquis, tout ce qui oblige la personne à se réorganiser.
Leininger et les soins transculturels : le modèle Sunrise décrit les dimensions culturelles qui influencent les soins, et distingue préservation, adaptation et restructuration des pratiques culturelles. C’est le cadre attendu dès que la situation d’appel met en jeu la langue, la religion, les habitudes alimentaires, le rapport au corps ou à la mort d’une personne d’une autre culture.
Collière, Promouvoir la vie (InterÉditions, 1982), distingue les soins d’entretien de la vie, le care, et les soins de réparation, le cure, et rappelle que les premiers sont ceux que l’histoire a rendus invisibles. Hesbeen, Prendre soin à l’hôpital (Masson, 1997), oppose prendre soin et faire des soins, et donne le vocabulaire de la plupart des mémoires francophones sur le sens du métier, la charge de travail et la place des petits gestes. Ces deux auteurs sont rarement le cadre principal d’un TFE mais presque toujours son complément, parce qu’ils sont écrits en français, courts, et directement citables en soutenance.
Le tableau : de la situation d’appel à la théoricienne
| Votre situation d’appel porte sur | Théorie principale | Concept central | Complément fréquent |
|---|---|---|---|
| La toilette, l’intimité, la dépendance | Henderson | Indépendance, sources de difficulté | Collière |
| L’éducation thérapeutique, la maladie chronique | Orem | Déficit d’auto-soin, système de soutien-éducation | Roy |
| La relation d’aide, la psychiatrie, l’agressivité | Peplau | Phases de la relation | Watson |
| La fin de vie, la présence, les émotions | Watson | Facteurs caratifs | Hesbeen |
| L’annonce, la stomie, le handicap acquis | Roy | Modes adaptatifs | Orem |
| La culture, la langue, la religion | Leininger | Soins culturellement cohérents | Peplau |
| Le raisonnement clinique, l’intuition, le tutorat | Benner | Stades, savoir pratique | Hesbeen |
| Le sens du métier, la charge de travail | Hesbeen | Prendre soin | Collière |
Comment articuler la théorie et les concepts dans le TFE
La partie conceptuelle du TFE se construit en trois temps. D’abord la définition de chaque concept de la question de départ, avec plusieurs auteurs mis en discussion, ce qui est la revue de littérature. Ensuite le choix d’une théorie de soins qui les articule : c’est elle qui décide quel sens retenir pour « autonomie » ou « relation ». Enfin le tableau d’opérationnalisation, qui transforme chaque concept en indicateurs observables et en questions du guide d’entretien exploratoire. Ce tableau est la charnière du mémoire : le jury y vérifie que la théorie n’est pas décorative.
Le test à appliquer avant de rendre : chaque concept défini dans le cadre doit réapparaître, avec le même mot, dans le guide d’entretien, puis dans les sous-titres de l’analyse des entretiens, puis dans la question de recherche finale. Si « déficit d’auto-soin » est défini page 12 et n’apparaît plus avant la conclusion, il faut soit l’opérationnaliser, soit le retirer. Des exemples complets de cette articulation, situation d’appel comprise, sont dans notre article sur les exemples de TFE infirmier, et les questions les plus fréquentes sur la démarche dans notre guide du mémoire de fin d’études infirmier.
Deux erreurs à éviter. La première consiste à citer trois théoriciennes qui disent la même chose sous trois noms : Henderson, Orem et Roy sur une même situation de dépendance n’ajoutent rien les unes aux autres. La seconde consiste à confondre les valeurs du métier, la bientraitance, la dignité, le respect, avec une théorie : Watson ou Hesbeen permettent de discuter ces valeurs théoriquement, mais elles ne sont pas un cadre en elles-mêmes.
Où trouver les textes de référence
Les éditions françaises citées ci-dessus sont disponibles dans les centres de documentation des IFSI et dans les bibliothèques universitaires de santé. Les revues de la discipline où ces cadres sont appliqués à des terrains proches du vôtre sont Recherche en soins infirmiers, publiée par l’Association de recherche en soins infirmiers et accessible sur Cairn, Soins et ses déclinaisons chez Elsevier Masson, et la Revue francophone internationale de recherche infirmière. Lire comment un article récent a opérationnalisé Peplau ou Benner sur son terrain est le moyen le plus rapide d’apprendre à le faire soi-même. Citez toujours l’édition réellement consultée, traduction comprise, avec la date de l’édition originale entre crochets si votre IFSI le demande.
Questions fréquentes
Faut-il obligatoirement une théorie de soins dans un TFE infirmier ?
Non, le référentiel demande un cadre conceptuel, pas une théorie de soins nommée. Mais une théorie donne aux concepts une définition d’auteur et une façon d’organiser l’analyse, et les jurys valorisent nettement les mémoires qui en mobilisent une avec précision plutôt que des définitions de dictionnaire.
Combien de théories de soins mobiliser dans un mémoire infirmier ?
Une théorie principale, éventuellement complétée par un auteur francophone comme Collière ou Hesbeen. Deux théories qui répondent à la même question, par exemple Henderson et Orem sur la dépendance, n’ajoutent rien l’une à l’autre et alourdissent le cadre.
Henderson est-elle encore acceptable dans un TFE en 2026 ?
Oui, à condition d’un usage précis : montrer sur la situation la source de difficulté qui empêche la personne de satisfaire un besoin seule, et le rôle de suppléance de l’infirmière. Utilisée comme simple liste des quatorze besoins, la théorie est jugée superficielle par un jury qui la connaît par cœur.
Quelle théorie pour un mémoire sur la relation soignant-soigné ?
Peplau, parce qu’elle décrit la relation comme un processus en phases avec des rôles identifiables, ce qui permet de relire la situation d’appel étape par étape. Watson complète quand la dimension du prendre soin et des émotions est centrale.
Où lire les théories de soins en français ?
Dans La Pensée infirmière de Pepin, Kérouac et Ducharme pour la vue d’ensemble, puis dans l’édition française de la théoricienne retenue, disponible au centre de documentation de l’IFSI. Les articles de Recherche en soins infirmiers sur Cairn montrent ensuite comment chaque théorie a été appliquée sur un terrain.
