« Votre échantillon est trop petit, vos résultats ne sont pas généralisables, vos entretiens ne sont pas fiables. » Les étudiants qui mènent une recherche qualitative entendent souvent ces critiques en soutenance, parce qu’ils ont rédigé leur méthode avec le vocabulaire de la recherche quantitative ou, au contraire, sans aucun vocabulaire de rigueur. Pourtant, la recherche qualitative dispose de critères de qualité reconnus, de stratégies pour les atteindre et d’un langage pour les décrire. Ce guide explique ce que signifient validité et fiabilité dans un mémoire qualitatif, à partir de références dont les résumés ont été vérifiés : quatre critères de crédibilité, de transférabilité, de fiabilité au sens de la constance (dependability) et de confirmabilité ; une position qui défend le maintien des mots de fiabilité et de validité ; et un cadre en huit critères. Il propose aussi un modèle de rédaction pour votre section méthodologique.
Pourquoi le vocabulaire quantitatif pose problème
En recherche quantitative, la validité interne, la validité externe et la fiabilité renvoient à des opérations précises : groupes de comparaison, échantillons représentatifs, coefficients. Transposer ces mots tels quels à un entretien ou à une observation conduit à des phrases sans objet : « mon échantillon de dix personnes est représentatif », « mes résultats sont généralisables ». Les chercheurs qualitatifs ont donc proposé, depuis les années 1980, d’autres critères. Egon Guba et Yvonna Lincoln ont présenté leurs bases épistémologiques et méthodologiques de l’enquête naturaliste dans un chapitre de 1983 (« Epistemological and Methodological Bases of Naturalistic Inquiry », dans Evaluation Models, pages 311 à 333). Leurs critères ont été largement repris depuis. Pour la posture qui les sous-tend, voyez notre article sur les paradigmes de recherche.
Les quatre critères de qualité de la recherche qualitative
Korstjens et Moser, dans la série « Practical guidance to qualitative research » publiée dans l’European Journal of General Practice (partie 4, 2018, volume 24, numéro 1, pages 120 à 124), s’adressent explicitement aux étudiants de master et aux jeunes chercheurs. Ils indiquent que les critères de qualité de toute recherche qualitative sont la crédibilité, la transférabilité, la fiabilité au sens de dependability et la confirmabilité, et que la réflexivité fait partie intégrante de la transparence et de la qualité.
| Critère | Question à laquelle il répond | Équivalent approximatif en recherche quantitative |
|---|---|---|
| Crédibilité | Les résultats reflètent-ils fidèlement l’expérience des participants ? | Validité interne |
| Transférabilité | Le lecteur peut-il juger si les résultats s’appliquent à un autre contexte ? | Validité externe |
| Fiabilité (dependability) | Le processus de recherche est-il cohérent, traçable et documenté ? | Fiabilité |
| Confirmabilité | Les résultats viennent-ils des données plutôt que des préférences du chercheur ? | Objectivité |
Les équivalents sont approximatifs : ils servent à vous repérer, pas à justifier une transposition mécanique. Dans votre mémoire, utilisez les termes qualitatifs et, si votre directeur le souhaite, signalez entre parenthèses l’équivalent quantitatif.
Une position différente : garder fiabilité et validité
Le débat n’est pas clos. Janice Morse, Michael Barrett, Maria Mayan, Karin Olson et Jude Spiers soutiennent dans « Verification Strategies for Establishing Reliability and Validity in Qualitative Research », paru en 2002 dans l’International Journal of Qualitative Methods (volume 1, numéro 2, pages 13 à 22), que la fiabilité et la validité restent des concepts appropriés pour atteindre la rigueur en recherche qualitative. Les auteurs estiment que le rejet de ces concepts, dans les années 1980, a fait passer la responsabilité de la rigueur de l’investigateur au lecteur, et plaident pour que les chercheurs reprennent cette responsabilité en mettant en œuvre, pendant l’enquête elle-même, des stratégies de vérification qui se corrigent au fur et à mesure. Ils demandent aussi un retour à la terminologie de la science dominante. Pour votre mémoire, retenez que l’important n’est pas le mot, mais le fait de pouvoir montrer des stratégies concrètes mises en œuvre pendant la recherche.

Les stratégies concrètes, critère par critère
Voici les principales stratégies, avec le critère qu’elles servent et l’endroit où les décrire dans votre mémoire.
| Stratégie | Critère servi | À écrire dans la méthode |
|---|---|---|
| Triangulation (sources, méthodes, chercheurs) | Crédibilité | Quelles sources ou méthodes croisées, et pour quelle question |
| Validation par les participants | Crédibilité | Comment les participants ont relu ou commenté vos interprétations |
| Description dense du contexte | Transférabilité | Un portrait du terrain assez précis pour que le lecteur juge de la comparabilité |
| Piste d’audit, journal de bord | Fiabilité et confirmabilité | Ce que vous avez consigné et comment vos décisions d’analyse sont retraçables |
| Double codage et accord entre codeurs | Fiabilité | Qui a codé quoi, comment les désaccords ont été réglés |
| Réflexivité | Confirmabilité | Votre position, vos présupposés, leur influence possible |
| Cas déviants | Crédibilité | Les propos qui contredisent le schéma dominant et leur traitement |
Chaque stratégie possède sa propre méthode. La triangulation, le journal de bord, l’accord inter-juges par le coefficient Kappa et la saturation théorique font chacune l’objet d’un article de notre site. Ici, l’objectif est de vous montrer comment les réunir dans un discours cohérent.
La piste d’audit : ce qu’elle doit contenir
Nowell, Norris, White et Moules, dans « Thematic Analysis: Striving to Meet the Trustworthiness Criteria », publié en 2017 dans l’International Journal of Qualitative Methods (volume 16, numéro 1), soutiennent que, pour être jugée digne de confiance, la recherche qualitative doit montrer que l’analyse a été conduite de manière précise, cohérente et exhaustive, en enregistrant, en systématisant et en divulguant les méthodes d’analyse avec assez de détails pour que le lecteur juge si le processus est crédible. Ils illustrent la démarche par une piste de décisions vérifiable. Pour votre mémoire, cela signifie concrètement : conservez vos versions du livre de codes, datez vos décisions d’analyse (fusion de catégories, abandon d’un thème), et placez un extrait de cette piste en annexe. Cette trace est votre meilleure défense face à la remarque « vos thèmes sont subjectifs ».
Un cadre plus large : les huit critères de Tracy
Sarah Tracy propose, dans « Qualitative Quality: Eight Big-Tent Criteria for Excellent Qualitative Research », paru en 2010 dans Qualitative Inquiry (volume 16, numéro 10, pages 837 à 851), un modèle de huit marqueurs de qualité : un sujet digne d’intérêt, une rigueur riche, la sincérité, la crédibilité, la résonance, une contribution significative, l’éthique et la cohérence signifiante. Elle présente ce modèle comme un langage commun pour des publics variés. Pour un mémoire, il peut servir de grille de relecture : votre sujet est-il justifié, votre rigueur décrite, votre éthique explicitée, vos objectifs, votre méthode et vos conclusions cohérents ?
Un modèle de paragraphe pour la méthode, entièrement fictif
Voici une manière de rédiger la section sur la rigueur d’un mémoire qualitatif fictif fondé sur douze entretiens : « Pour assurer la crédibilité des résultats, nous avons croisé les entretiens avec l’analyse de documents internes et soumis une synthèse des thèmes à trois participants, dont les remarques ont conduit à renommer une catégorie. La transférabilité est soutenue par une description détaillée du terrain (partie 3.1), qui permet au lecteur de juger de la comparabilité avec d’autres contextes. La fiabilité repose sur la tenue d’un journal de bord daté et sur un double codage de trois entretiens par un second codeur, les désaccords ayant été discutés jusqu’à consensus. La confirmabilité est assurée par un rappel de notre position de chercheur (partie 3.4) et par la présentation des cas qui contredisent le thème dominant. » Chaque phrase renvoie à une pratique réelle ; si vous ne l’avez pas faite, ne l’écrivez pas.

Comment mener et décrire la validation par les participants ?
La validation par les participants consiste à soumettre tout ou partie de vos interprétations à ceux dont vous avez recueilli les propos, pour vérifier qu’ils s’y reconnaissent. Dans un mémoire, choisissez un format réaliste : une synthèse d’une page envoyée à quelques participants, un court échange de vingt minutes ou un retour sur une transcription. Précisez combien de participants ont répondu, ce qu’ils ont dit et ce que vous avez modifié. Ne présentez pas leur accord comme une preuve : un participant peut ne pas se reconnaître dans une analyse qui reste pertinente, ou approuver par politesse. Dans le texte, formulez par exemple : « Trois participants sur douze ont relu la synthèse des thèmes ; l’un d’eux a proposé de renommer une catégorie, ce qui a été fait. » Cette phrase dit ce qui s’est passé, sans en exagérer la portée.
La rigueur commence à l’entretien
La qualité des résultats dépend aussi de la conduite du recueil. Un guide d’entretien testé avant le terrain, des questions ouvertes qui n’orientent pas la réponse, des relances neutres, un enregistrement et une retranscription fidèles, un lieu qui permet de parler librement : autant de choix à justifier dans la méthode. Notez vos observations juste après chaque entretien (ambiance, hésitations, éléments non enregistrés) : ces notes alimentent votre journal de bord et vous aideront à reconnaître vos propres influences lors de l’analyse. Si vous réalisez des entretiens dans votre propre organisation, signalez la proximité avec les participants et ce que vous avez fait pour en limiter les effets.
Un tableau de suivi de la rigueur à placer en annexe
Pour rassembler toutes ces informations, un tableau simple suffit. Pour chaque critère, listez la stratégie, la date ou la période de sa mise en œuvre, le résultat observé et la pièce justificative en annexe.
| Critère | Stratégie | Quand | Résultat | Pièce |
|---|---|---|---|---|
| Crédibilité | Validation par trois participants | Après l’analyse | Une catégorie renommée | Annexe : mails et synthèse envoyée |
| Fiabilité | Double codage de trois entretiens | Pendant le codage | Désaccords discutés jusqu’au consensus | Annexe : grille de codage comparée |
| Confirmabilité | Journal de bord daté | Tout au long du terrain | Décisions d’analyse tracées | Annexe : extrait du journal |
Cet exemple est fictif, mais le format est réutilisable tel quel. Remplir ce tableau en cours de recherche, plutôt qu’à la fin, vous évite d’oublier ce que vous avez réellement fait, et fournit à votre directeur un document simple pour discuter de la rigueur de votre démarche.
Écrire les limites sans se disqualifier
Reconnaître les limites d’une recherche qualitative, c’est aussi montrer sa rigueur. Dites ce que votre échantillon permet (comprendre en profondeur) et ne permet pas (estimer la fréquence d’un phénomène). Précisez que la transférabilité est jugée par le lecteur, grâce à votre description, et non garantie par vous. Si vous n’avez pas pu valider vos résultats auprès des participants, dites-le et expliquez pourquoi. Une limite annoncée avec ses conséquences est mieux reçue qu’une limite découverte par le jury.
Les erreurs qui reviennent en soutenance
- Parler de représentativité. Un échantillon qualitatif ne vise pas la représentativité statistique.
- Écrire « validé » sans dire comment. Chaque affirmation de rigueur doit renvoyer à une pratique.
- Utiliser tous les critères sans justification. Mieux vaut quatre stratégies réellement mises en œuvre que dix annoncées.
- Oublier la réflexivité. Un chercheur qui ne dit rien de sa position laisse supposer une neutralité impossible.
- Cacher les cas déviants. Ils renforcent la crédibilité quand ils sont traités.
Où placer ces éléments dans le mémoire ?
- Chapitre méthodologique : une sous-partie « rigueur et qualité de la recherche » présente les critères retenus et les stratégies mises en œuvre.
- Annexes : extrait de la piste d’audit, grille de codage, exemple de validation par un participant.
- Discussion : limites, transférabilité jugée par le lecteur, apport et perspectives.
Foire aux questions
Quels sont les critères de qualité en recherche qualitative ?
La crédibilité, la transférabilité, la fiabilité au sens de dependability et la confirmabilité, auxquelles s’ajoute la réflexivité, d’après Korstjens et Moser (2018).
Peut-on parler de validité et de fiabilité en recherche qualitative ?
Oui, certains auteurs, comme Morse et ses collègues (2002), défendent le maintien de ces concepts à condition de mettre en œuvre des stratégies de vérification pendant la recherche.
Comment assurer la crédibilité d’une recherche qualitative ?
Par la triangulation, la validation par les participants, le traitement des cas déviants et un temps d’immersion suffisant sur le terrain. Décrivez celles que vous avez réellement appliquées.
Une recherche qualitative est-elle généralisable ?
Elle ne vise pas la généralisation statistique. Elle vise la transférabilité : le lecteur juge de l’applicabilité à d’autres contextes grâce à votre description du terrain.
Qu’est-ce qu’une piste d’audit ?
Un ensemble de documents (livre de codes, journal de bord, décisions d’analyse datées) qui permettent de retracer comment vous êtes passé des données aux résultats.
Faut-il un deuxième codeur ?
Ce n’est pas obligatoire, mais un double codage d’une partie du matériau renforce la fiabilité. Précisez comment les désaccords ont été réglés.
Qu’est-ce que la réflexivité ?
La prise en compte de votre position, de vos présupposés et de votre influence possible sur la recherche, que vous explicitez dans la méthode.
Quel cadre utiliser pour relire la qualité de mon mémoire qualitatif ?
Les quatre critères de Korstjens et Moser ou les huit critères de Tracy (2010) constituent des grilles de relecture utiles, à adapter à votre design.
En résumé
La rigueur d’un mémoire qualitatif se démontre par des critères adaptés (crédibilité, transférabilité, fiabilité au sens de la constance, confirmabilité), par des stratégies réellement appliquées (triangulation, piste d’audit, double codage, réflexivité, cas déviants) et par une rédaction honnête de la méthode et des limites. Ne cherchez pas à imiter le vocabulaire quantitatif : décrivez ce que vous avez fait.
