Comment dessiner le modèle conceptuel de sa recherche ? En posant trois ou quatre concepts dans des cases, en reliant chaque case par une flèche qui correspond à une hypothèse, et en vérifiant que chaque case a un instrument de mesure et chaque flèche un test. Le modèle conceptuel (ou modèle de recherche) est la figure que les jurys regardent en premier dans un mémoire de gestion : elle résume votre problématique, vos variables et vos hypothèses sur une seule page. Mal dessinée, elle trahit un mémoire flou ; bien dessinée, elle rend tout le reste lisible. Ce guide procède étape par étape et déroule un exemple complet en gestion, dont les références théoriques ont été vérifiées.
Étape 1 : partir de la question de recherche, pas des cases
Le modèle n’est pas un point de départ, c’est un résumé. Écrivez d’abord votre question de recherche en une phrase et vos objectifs en deux ou trois lignes. Le modèle doit pouvoir se lire comme la traduction graphique de cette phrase : si votre question parle de l’effet d’une pratique sur un résultat, vous aurez au minimum deux concepts reliés par une flèche. Si vous ne parvenez pas à écrire cette phrase, ne dessinez rien : retravaillez la problématique avant la figure.
Étape 2 : lister les concepts et leur donner un rôle
Dressez la liste des concepts nécessaires pour répondre à la question, puis attribuez à chacun un rôle : variable à expliquer (dépendante), variable explicative (indépendante), variable médiatrice qui transmet l’effet, variable modératrice qui change l’intensité du lien, variable de contrôle. Notre article sur les types de variables d’un mémoire détaille ces rôles et leurs conditions. Limitez-vous : un mémoire de master gère bien trois à six concepts. Au-delà, le modèle devient illisible, les hypothèses se multiplient et l’échantillon ne suffira pas à les tester.
Pour distinguer médiation et modération, la référence classique est l’article de Reuben Baron et David Kenny, « The moderator-mediator variable distinction in social psychological research », paru en 1986 dans le Journal of Personality and Social Psychology (volume 51, numéro 6, pages 1173 à 1182). Notre guide de l’analyse de médiation sous SPSS montre comment la tester.
Étape 3 : transformer chaque flèche en hypothèse
Chaque flèche du modèle correspond à une hypothèse numérotée (H1, H2, H3…), formulée avec un sens : relation positive, négative, effet de médiation ou de modération. Une flèche sans hypothèse est décorative, une hypothèse sans flèche est introuvable. Vérifiez la cohérence en les relisant ensemble : le lecteur doit pouvoir parcourir le schéma en lisant les hypothèses dans l’ordre. Pour la rédaction des hypothèses, voyez l’exemple détaillé dans l’article sur les hypothèses et le modèle de recherche en marketing ; ici, nous nous concentrons sur la figure.
Étape 4 : choisir les conventions graphiques
Il n’existe pas de norme unique, mais quelques conventions rendent le schéma lisible :
- Les concepts dans des cases ou des ellipses. Dans les modèles d’équations structurelles, les ellipses désignent souvent des concepts non observés directement et les rectangles des variables mesurées. Si vous n’utilisez pas ces modèles, des rectangles arrondis suffisent ; annoncez votre convention dans la légende.
- Les flèches orientées de la cause supposée vers l’effet supposé. Une flèche pleine pour une relation hypothétique, une flèche en pointillé pour une variable de contrôle ou une relation exploratoire.
- Le signe de la relation à côté de chaque flèche, avec le numéro de l’hypothèse (H1 +, H2 −).
- Une disposition de gauche à droite, des antécédents vers les résultats, pour que le sens de lecture soit naturel.
- Une modération représentée par une flèche qui pointe vers une autre flèche, et une médiation par un concept placé entre deux autres.

Étape 5 : s’appuyer sur un modèle existant, ou construire le vôtre
Deux situations se présentent. Soit vous reprenez un modèle établi, que vous citez et éventuellement enrichissez ; soit vous construisez un modèle original en assemblant des concepts issus de la littérature. Dans les deux cas, chaque lien doit être justifié par une référence. Un exemple de modèle repris est le modèle d’acceptation de la technologie de Fred Davis : l’article de 1989, paru dans MIS Quarterly (volume 13, numéro 3, pages 319 à 340), développe et valide des échelles pour deux variables, l’utilité perçue et la facilité d’usage perçue, présentées comme des déterminants fondamentaux de l’acceptation d’une technologie par ses utilisateurs. Les deux échelles comptent six items chacune, et l’utilité perçue est davantage corrélée à l’usage que la facilité d’usage. Notre article sur le choix entre TAM et UTAUT détaille ce cadre.
Si vous reprenez un modèle, citez-le dans la légende sous la forme « adapté de » suivie de l’auteur et de l’année, et indiquez ce que vous avez modifié. Cette précision protège contre un soupçon de reproduction et montre votre apport.
Étape 6 : un exemple complet en gestion
Prenons une question fictive : « Dans quelle mesure l’utilité perçue d’un nouvel outil de gestion de la relation client influence-t-elle l’intention de l’utiliser chez les commerciaux d’une PME, et le soutien de la hiérarchie renforce-t-il ce lien ? ». Le modèle se construit en quatre cases.
- Utilité perçue de l’outil : variable explicative, issue du modèle de Davis.
- Facilité d’usage perçue : variable explicative complémentaire, également issue de ce modèle.
- Intention d’utiliser l’outil : variable à expliquer.
- Soutien perçu de la hiérarchie : variable modératrice, ajoutée pour répondre à la question posée.
Les hypothèses associées pourraient être : H1, l’utilité perçue est positivement associée à l’intention d’utiliser l’outil ; H2, la facilité d’usage perçue est positivement associée à cette intention ; H3, le soutien perçu de la hiérarchie renforce la relation entre utilité perçue et intention. Sur le schéma, deux flèches pleines partent des deux premières cases vers la troisième, et une flèche issue de la quatrième case pointe vers la flèche H1. Chaque case reçoit un instrument (une échelle validée ou un petit ensemble d’items), chaque hypothèse un test (régression avec terme d’interaction pour H3). Cet exemple est illustratif : adaptez les concepts et les liens à votre terrain.
Un second modèle type : la médiation
Un deuxième schéma fréquent en gestion est celui de la médiation. Imaginons, à titre illustratif, la question suivante : « Les pratiques de reconnaissance mises en place par un service expliquent-elles l’implication des collaborateurs par l’intermédiaire de leur sentiment d’être valorisés ? ». Le modèle comporte trois cases alignées de gauche à droite : pratiques de reconnaissance, sentiment d’être valorisé, implication. Trois flèches : la première relie les pratiques de reconnaissance à l’implication (effet total), les deux suivantes passent par le sentiment d’être valorisé (effet indirect). Les hypothèses associées sont H1 (les pratiques augmentent le sentiment d’être valorisé), H2 (ce sentiment augmente l’implication) et H3 (il médiatise au moins en partie la relation entre pratiques et implication). La figure fait ressortir ce que le texte seul rendrait confus : quel concept est l’intermédiaire, et quel effet vous allez comparer.
Et dans une étude qualitative ou exploratoire ?
Un mémoire qualitatif n’a pas toujours d’hypothèses testables, mais il bénéficie aussi d’un schéma. On parle alors plutôt de cadre d’analyse ou de modèle préliminaire : quelques concepts sensibilisateurs issus de la littérature, les relations que vous supposez entre eux et les dimensions que votre guide d’entretien explorera. Les flèches expriment des pistes, non des hypothèses à confirmer ou infirmer, et la légende doit le dire. Après l’analyse, vous pouvez présenter un second schéma, révisé, qui montre ce que vos données ont confirmé, nuancé ou ajouté. Cette comparaison entre le modèle de départ et le modèle d’arrivée est l’un des arguments les plus convaincants d’une discussion qualitative, parce qu’elle prouve que le terrain a nourri la théorie plutôt que l’inverse.
Étape 7 : vérifier la cohérence avant de figer la figure
Faites passer votre modèle par cette liste de contrôle :
- Chaque case correspond-elle à un concept défini dans le cadre théorique ?
- Chaque case a-t-elle un instrument de mesure identifié ? Sinon, comment la mesurerez-vous ? Le guide sur l’opérationnalisation des variables vous aide à relier concept et indicateur.
- Chaque flèche porte-t-elle un numéro d’hypothèse et un signe ?
- Le modèle répond-il à la question de recherche, ni plus, ni moins ?
- Votre échantillon permettra-t-il de tester ce nombre de relations ?

Étape 8 : réaliser et insérer la figure dans le mémoire
Vous n’avez pas besoin d’un logiciel spécialisé : les formes de Word ou de PowerPoint suffisent, comme n’importe quel outil de diagramme. Gardez des polices lisibles, des flèches nettes, peu de couleurs, un fond blanc. Exportez la figure en image de bonne résolution et insérez-la avec un numéro, un titre et une source (« Source : élaboration personnelle » si le modèle est le vôtre ; « adapté de… » sinon). Placez-la à la fin du cadre théorique, juste avant la méthodologie, et commentez-la en quelques phrases : le jury doit comprendre le modèle sans avoir à deviner. Pensez à l’ajouter à la liste des figures : notre tutoriel de liste des tableaux et figures montre comment l’automatiser dans Word.
Un gabarit de légende à copier
Une bonne figure se termine par une bonne légende. Voici un gabarit à adapter : « Figure 3. Modèle conceptuel de la recherche. Les flèches pleines représentent les hypothèses H1 à H3 ; le signe indique le sens attendu de la relation. Source : élaboration personnelle, adapté de Dupont (2019). » Dans le texte qui précède ou suit la figure, rédigez un paragraphe qui commente le schéma en suivant l’ordre des hypothèses : on part de la variable explicative, on décrit ce qu’elle est censée produire, puis on indique le rôle de chaque variable ajoutée. Ce paragraphe sert aussi de transition vers la méthodologie : il annonce comment chaque concept sera mesuré et chaque hypothèse testée, ce qui évite au lecteur de découvrir le plan d’analyse sans préparation.
Les erreurs qui coûtent des points
- Un modèle trop chargé. Beaucoup de flèches, peu de lisibilité, trop d’hypothèses.
- Des flèches sans hypothèse ou des hypothèses sans flèche.
- Des concepts qui se recouvrent. Deux cases qui mesurent la même chose gonflent artificiellement les liens.
- Un modèle copié sans source. Citez et précisez vos modifications.
- Une confusion entre cadre théorique et modèle conceptuel. Le premier présente les théories, le second la traduction de votre question ; notre article sur la différence entre cadre théorique et cadre conceptuel clarifie ce point.
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Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un modèle conceptuel de recherche ?
C’est la représentation graphique des concepts de votre recherche et des relations que vous supposez entre eux, chaque relation correspondant à une hypothèse.
Quelle différence entre modèle conceptuel et cadre théorique ?
Le cadre théorique présente les théories mobilisées ; le modèle conceptuel traduit votre question de recherche en concepts et en relations à tester.
Combien de variables faut-il dans un modèle conceptuel ?
Il n’existe pas de nombre officiel. Dans un mémoire de master, trois à six concepts restent lisibles et testables avec un échantillon raisonnable.
Faut-il un modèle conceptuel pour une étude qualitative ?
Ce n’est pas obligatoire, mais un schéma des concepts sensibilisateurs et de leurs liens présumés aide à structurer le guide d’entretien. Précisez qu’il évolue avec l’analyse.
Comment dessiner une modération ?
Par une flèche issue de la variable modératrice qui pointe vers la flèche reliant les deux autres variables, avec l’hypothèse correspondante.
Peut-on reprendre un modèle existant dans son mémoire ?
Oui, à condition de le citer (« adapté de »), de justifier chaque lien et de préciser vos modifications.
Avec quel logiciel dessiner le modèle ?
Les formes de Word ou de PowerPoint suffisent, comme n’importe quel outil de diagramme. L’essentiel est la lisibilité : polices claires, flèches nettes, légende.
Où placer le modèle dans le mémoire ?
À la fin du cadre théorique, avant la méthodologie, avec un numéro, un titre, une source et un court commentaire.
En résumé
Un bon modèle conceptuel se construit en huit gestes : partir de la question, lister et qualifier les concepts, transformer chaque flèche en hypothèse, choisir des conventions simples, s’appuyer sur la littérature, vérifier la cohérence, soigner la figure et la commenter. L’exemple en gestion montre qu’avec quatre cases et trois hypothèses, un mémoire peut déjà répondre à une question précise et rester testable.
