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Le cadre théorique d’un mémoire en travail social : Paugam, Castel, Goffman, Honneth, Le Bossé et les auteurs que le jury attend (2026)

Réponse directe : le cadre théorique d’un mémoire en travail social se construit à partir de l’objet et non à partir d’une liste d’auteurs. Un sujet sur la précarité et le lien social mobilise Paugam et Castel ; un sujet sur la relation d’aide et la place de l’usager mobilise Goffman, Honneth, Sen et l’approche du pouvoir d’agir de Le Bossé ; un sujet sur l’institution, le métier et ses paradoxes mobilise Ion, Autès, Dubet, Chauvière et la sociologie du guichet de Lipsky et Dubois ; un sujet sur la famille, l’enfance et le territoire mobilise Bronfenbrenner et Bourdieu. Ce guide présente, pour chacun de ces auteurs, les concepts opératoires, le texte de référence à citer et le type de sujet qu’il sert, puis explique comment rendre le cadre opératoire dans le mémoire.

Il s’adresse aux étudiants qui rédigent le mémoire de pratique professionnelle du DEASS, du DEES ou du CAFERUIS, et aux étudiants de master en intervention sociale ou en sciences de l’éducation option travail social. Le cadrage général du mémoire, ses attendus et son plan sont dans notre guide du mémoire de master et de DEASS en travail social ; la méthode transversale du chapitre théorique est dans notre article sur la façon de rédiger le cadre théorique d’un mémoire. Ici, on entre dans la discipline.

Comment choisit-on un cadre théorique en travail social ?

Le travail social n’a pas de théorie propre : il emprunte à la sociologie, à la philosophie politique, à la psychologie et aux sciences de l’éducation. Le premier choix n’est donc pas celui d’un auteur mais celui d’une entrée. Votre question de départ regarde-t-elle d’abord la situation des personnes accompagnées (la précarité, la rupture, l’exclusion), la relation entre elles et vous (l’aide, le stigmate, la reconnaissance, l’autonomie), l’institution qui encadre cette relation (le service, le métier, la commande publique), ou le milieu de vie (la famille, l’enfance, le quartier) ? Chacune de ces entrées a ses auteurs et ses concepts.

La règle qui évite l’empilement : une théorie principale, qui fournit le concept central de votre problématique, et une ou deux théories complémentaires qui éclairent ce que la première ne voit pas. Un mémoire sur l’accompagnement de jeunes majeurs sortant de l’aide sociale à l’enfance peut ainsi articuler la désaffiliation de Castel (ce qui se rompt) et le pouvoir d’agir de Le Bossé (ce que l’accompagnement cherche à restaurer). Trois auteurs qui décrivent la même chose sous trois noms ne font pas un cadre.

Quelles théories pour un sujet sur la précarité et le lien social ?

Corde effilochée renouée en un nœud solide, symbolisant le lien social et la désaffiliation
Disqualification, désaffiliation, liens de protection et de reconnaissance : le vocabulaire du lien social qui se rompt et se répare.

Paugam et la disqualification sociale

Concepts opératoires : disqualification sociale, fragilité, dépendance, rupture, et les quatre types de liens sociaux (filiation, participation élective, participation organique, citoyenneté), chacun apportant protection et reconnaissance. Textes de référence : La Disqualification sociale (PUF, 1991) et Le Lien social (PUF, collection Que sais-je ?, 2008). Sujets typiques : parcours d’allocataires du RSA, accompagnement en CHRS, isolement des personnes âgées, non-recours aux droits. Ce qu’un jury attend : que vous repériez, dans les situations décrites, quel lien est fragilisé et lequel compense, plutôt que de qualifier globalement une personne d’exclue.

Castel et la désaffiliation

Concepts opératoires : désaffiliation, zones d’intégration, de vulnérabilité et de désaffiliation, propriété sociale, société salariale. Texte de référence : Les Métamorphoses de la question sociale (Fayard, 1995). Sujets typiques : trajectoires de rupture, sans-abrisme, sortie de l’aide sociale à l’enfance, insertion par l’activité économique. Castel se distingue de Paugam par l’échelle : il pense les transformations du salariat et de la protection sociale, ce qui en fait le cadre des mémoires qui relient une situation individuelle à une politique publique.

Rosanvallon et la nouvelle question sociale

Concepts opératoires : État-providence, individualisation du social, insertion. Texte de référence : La Nouvelle Question sociale (Seuil, 1995). Utile en complément de Castel pour les mémoires de CAFERUIS ou de master qui portent sur la commande publique et les dispositifs d’insertion.

Quelles théories pour un sujet sur l’usager et la relation d’aide ?

Goffman et le stigmate

Concepts opératoires : stigmate, identité discréditée et discréditable, gestion de l’information, institution totale. Textes de référence : Stigmate (Minuit, 1975) et Asiles (Minuit, 1968). Sujets typiques : personnes en situation de handicap, troubles psychiques, addictions, sortants de prison, vie en établissement. Le cadre attendu dès que le mémoire décrit ce que les personnes font pour vivre avec une étiquette.

Honneth et la reconnaissance

Concepts opératoires : les trois sphères de reconnaissance (amour, droit, estime sociale), le mépris, la lutte pour la reconnaissance. Texte de référence : La Lutte pour la reconnaissance (Cerf, 2000). Sujets typiques : participation des usagers, conseils de la vie sociale, place des familles, violence institutionnelle. Ce cadre donne un vocabulaire normatif au mémoire, ce que la sociologie descriptive ne fait pas ; il est très apprécié en DEASS parce qu’il permet de discuter les valeurs du métier sans quitter la théorie.

Sen et les capabilités

Concepts opératoires : capabilités, fonctionnements, facteurs de conversion, liberté réelle. Texte de référence en français : Bonvin et Farvaque, Amartya Sen. Une politique de la liberté (Michalon, 2008), qui présente l’approche et son usage dans les politiques sociales. Sujets typiques : insertion professionnelle, handicap, logement, évaluation des dispositifs. L’approche déplace la question de « que lui donne-t-on ? » vers « que peut-il réellement faire de ce qu’on lui donne ? », ce qui structure très bien une discussion.

Le Bossé et le développement du pouvoir d’agir

Concepts opératoires : pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, quatre axes (acteurs en contexte, définition du problème, contexte d’application, conduite conscientisante). Texte de référence : Le Bossé, Sortir de l’impuissance (Ardis, 2012). C’est l’approche que les instituts de formation en travail social enseignent le plus depuis dix ans, et le cadre naturel des mémoires sur l’accompagnement individuel, le travail social collectif et le développement social local. Le jury vérifiera que vous ne réduisez pas le pouvoir d’agir à une injonction à l’autonomie ; le texte de Le Bossé est précisément une critique de cette injonction.

Quelles théories pour un sujet sur l’institution et le métier ?

Bureau d'accueil vu de face avec deux chaises de part et d'autre, symbolisant la relation au guichet
Le guichet, l’institution, le métier : trois entrées pour analyser ce qui encadre la relation d’aide.

Ion, Autès et Chauvière : le métier et ses paradoxes

Concepts opératoires : travail social au singulier, individualisation de l’intervention, paradoxes du travail social (aider et contrôler, émanciper et normaliser), chalandisation. Textes de référence : Ion, Le Travail social au singulier (Dunod, 1998) ; Autès, Les Paradoxes du travail social (Dunod, 1999) ; Chauvière, Trop de gestion tue le social (La Découverte, 2007). Sujets typiques : évolution du métier, appel à projets, tarification, positionnement professionnel, éthique. C’est le cadre attendu dans un mémoire de CAFERUIS ou de DEIS qui analyse une organisation ; la façon de l’articuler à une situation d’encadrement est détaillée dans notre guide du mémoire de pratique professionnelle du CAFERUIS.

Dubet et le déclin de l’institution

Concepts opératoires : programme institutionnel, déclin de l’institution, travail sur autrui. Texte de référence : Le Déclin de l’institution (Seuil, 2002). Sujets typiques : sens du métier, épuisement professionnel, relation éducative en établissement, place des valeurs dans une organisation gestionnaire. Le cadre naturel d’un mémoire d’éducateur spécialisé sur la relation éducative ; les attendus de ce mémoire sont dans notre article sur le mémoire de pratique professionnelle du DEES.

Lipsky et Dubois : la sociologie du guichet

Concepts opératoires : bureaucratie de proximité, pouvoir discrétionnaire, catégorisation des usagers, double contrainte de l’agent. Textes de référence : Lipsky, Street-Level Bureaucracy (Russell Sage Foundation, 1980), non traduit, et Dubois, La Vie au guichet (Economica, 1999). Sujets typiques : accueil en CCAS, en CAF, en mission locale ; instruction des demandes ; relation administrative. Le cadre qui permet d’analyser ce que vous faites vous-même quand vous appliquez une règle à une personne.

Quelles théories pour un sujet sur la famille, l’enfance et le territoire ?

Quand l’objet dépasse la relation duelle et implique la famille, l’école, le quartier et les politiques publiques, le modèle écologique de Bronfenbrenner organise ces niveaux, du microsystème au macrosystème ; il est devenu le cadre standard des mémoires sur la protection de l’enfance et la parentalité, et il oblige à décrire, pour chaque niveau, les acteurs et les ressources en présence avant d’interpréter la situation. Pour les inégalités de ressources entre familles, le capital de Bourdieu, économique, culturel et social, reste le cadre le plus efficace, à condition d’en montrer le mécanisme sur le terrain ; ses concepts et ceux de Goffman, Becker et Boltanski sont comparés dans notre article sur le cadre théorique d’un mémoire de sociologie. Enfin, l’éthique du care, avec Tronto, Un monde vulnérable (La Découverte, 2009), fournit un cadre pour les mémoires sur l’aide à domicile, le grand âge et la dépendance.

Le tableau récapitulatif à recopier dans son plan

Votre sujet porte sur Théorie principale Concept central Complément fréquent
Précarité, isolement, non-recours Paugam Disqualification, types de liens Castel
Rupture de trajectoire, sans-abrisme, sortie d’ASE Castel Désaffiliation Le Bossé
Handicap, troubles psychiques, addictions Goffman Stigmate Honneth
Participation des usagers, violence institutionnelle Honneth Reconnaissance Dubet
Insertion, évaluation d’un dispositif Sen Capabilités Rosanvallon
Accompagnement individuel ou collectif Le Bossé Pouvoir d’agir Paugam
Évolution du métier, positionnement, éthique Autès, Ion Paradoxes du travail social Chauvière
Relation éducative, sens du métier Dubet Déclin de l’institution Honneth
Accueil, instruction des demandes Lipsky, Dubois Pouvoir discrétionnaire Goffman
Protection de l’enfance, parentalité Bronfenbrenner Systèmes emboîtés Bourdieu
Aide à domicile, grand âge Tronto Care Paugam

Comment rendre le cadre opératoire dans le mémoire ?

Le reproche le plus fréquent des jurys de DEASS et de master est le cadre décoratif : des auteurs cités dans la partie théorique et absents de l’analyse de la situation. Le test est simple. Chaque concept défini doit réapparaître, avec le même mot, dans la grille d’analyse de votre situation professionnelle ou dans votre guide d’entretien, puis dans les sous-titres de la partie analytique. Si la désaffiliation est définie page 14 et n’apparaît plus avant la conclusion, le jury le verra en dix secondes.

Concrètement, fermez la partie théorique par un tableau d’opérationnalisation : concept, définition retenue en une phrase, ce que vous observerez concrètement dans la situation, source du matériau (entretien, observation, dossier, écrit professionnel). Dans un mémoire de pratique professionnelle, ce tableau relie directement la théorie à la situation vécue en stage, ce qui est exactement ce que le référentiel demande. La manière de rédiger ensuite l’analyse et la discussion, avec des exemples de la discipline, est détaillée dans notre article sur la façon de rédiger les résultats et la discussion d’un mémoire en travail social.

Deux erreurs à éviter. La première consiste à confondre valeurs et théorie : la bientraitance, l’autonomie ou la dignité sont des principes du métier, pas des cadres d’analyse ; Honneth ou Sen permettent de les discuter théoriquement. La seconde consiste à citer un auteur à travers un cours d’école de formation, sans avoir ouvert le texte : les questions de soutenance portent presque toujours sur le texte lui-même.

Où trouver les textes de référence ?

Cairn.info donne accès aux revues où ces cadres sont discutés et appliqués à des terrains proches du vôtre : Vie sociale, Les Cahiers du travail social, Le Sociographe, Empan, Sociétés et jeunesses en difficulté, Revue française des affaires sociales. La plupart des instituts de formation en travail social y sont abonnés ; sinon, la bibliothèque universitaire de votre master l’est. Les ouvrages de Paugam, Castel, Dubet et Honneth existent en poche ; citez l’édition réellement lue, avec la date d’origine entre crochets si votre établissement le demande. Pour vérifier comment un cadre a été opérationnalisé, theses.fr et HAL permettent de lire des thèses récentes en sociologie ou en sciences de l’éducation qui ont mobilisé le même auteur sur un terrain de travail social.

Questions fréquentes

Combien de théories faut-il mobiliser dans un mémoire DEASS ?

Une théorie principale et une ou deux théories complémentaires, soit deux ou trois au total. Le critère n’est pas le nombre mais la réapparition de chaque concept dans l’analyse de la situation professionnelle ; un cadre à cinq auteurs dont un seul sert ensuite est jugé décoratif.

Peut-on utiliser Bourdieu dans un mémoire de travail social ?

Oui, à condition d’en faire un usage précis : montrer sur le terrain par quel mécanisme le capital culturel, économique ou social d’une famille pèse sur sa situation. Employé comme simple synonyme de milieu défavorisé, le concept est jugé décoratif.

Le pouvoir d’agir est-il une théorie ou une méthode ?

Les deux : Le Bossé propose un cadre conceptuel, le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, et une démarche d’intervention en quatre axes. Dans le mémoire, citez le cadre dans la partie théorique et la démarche dans l’analyse de votre pratique, en distinguant clairement les deux.

Faut-il citer les textes originaux ou les manuels de formation ?

Les textes originaux pour la théorie principale, dans l’édition réellement lue ; un manuel peut compléter pour les théories secondaires. Citer Castel à travers un polycopié de l’école, sans avoir ouvert Les Métamorphoses de la question sociale, se remarque dès la première question de soutenance.

Quelle différence entre cadre théorique et cadre conceptuel dans un mémoire de travail social ?

Le cadre théorique présente les auteurs et les théories retenus ; le cadre conceptuel définit les concepts précis que vous en retenez et les articule autour de votre question de départ. Dans les mémoires de pratique professionnelle, les deux sont souvent réunis dans une même partie, mais le tableau d’opérationnalisation des concepts est toujours attendu.

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