Entretien semi-directif : 5 correctifs pour plus de rigueur
L’entretien semi-directif est l’une des méthodes qualitatives les plus utilisées en sciences humaines et sociales en France — et l’une des plus mal documentées dans les mémoires et thèses. Des guides d’entretien trop flous, un traitement des données opaque, une absence totale de mention du consentement éclairé : ces erreurs passent souvent inaperçues jusqu’à la soutenance, où elles coûtent cher.
Ce que la plupart des guides ne disent pas, c’est que la rigueur d’un entretien semi-directif ne se joue pas uniquement dans la salle d’entretien. Elle se construit en amont, se documente pendant, et se justifie par écrit bien après. Chaque étape laisse des traces — ou des lacunes.
Voici les 5 correctifs concrets que les chercheurs expérimentés appliquent systématiquement, et que les débutants découvrent (souvent trop tard) au moment de rédiger leur section méthodologique.

Qu’est-ce qu’un entretien semi-directif en recherche qualitative ?
En France, cette méthode est omniprésente dans les travaux de sociologie, psychologie, sciences de l’éducation, sciences de gestion et santé publique. Elle figure dans les recommandations méthodologiques de l’INSERM, du CNRS et dans les chartes de thèse des grandes universités.
Pourtant, la littérature francophone sur ses standards de rigueur reste dispersée. Les manuels classiques — Quivy et Van Campenhoudt (Manuel de recherche en sciences sociales, 2017), Blanchet et Gotman (L’enquête et ses méthodes, 2015) — posent des bases solides, mais ne couvrent pas les exigences actuelles en matière de traçabilité numérique, de protection des données ou de citation des entretiens dans les bases comme HAL ou Cairn.info.
C’est précisément ce vide que cet article comble.

Correctif n°1 — Structurer un guide d’entretien qui tient la route
Le guide d’entretien est le squelette de votre collecte de données. Un guide bancal produit des données inexploitables — et aucun logiciel d’analyse ne rattrapera une question mal formulée.
Les erreurs les plus fréquentes dans les guides d’entretien
Voici ce que l’on retrouve trop souvent dans les annexes de mémoires de master :
- Questions fermées déguisées : “Est-ce que vous pensez que la formation continue est importante ?” — Cette question appelle un oui/non, pas un récit.
- Questions inductrices : “Comment avez-vous géré les difficultés liées au management ?” — Elle présuppose qu’il y a eu des difficultés.
- Absence de questions de relance : Un guide qui liste des thèmes sans prévoir comment approfondir une réponse vague ou lacunaire.
- Confusion thèmes / questions : Les thèmes organisent le guide, les questions sont posées à l’interviewé. Ce ne sont pas les mêmes niveaux.
Structure recommandée en quatre parties
- Phase de mise en confiance (5-10 min) : Présentation du chercheur, rappel de l’objectif, confirmation du consentement, annonce de l’enregistrement.
- Questions d’ouverture : Une ou deux questions larges qui invitent à un récit libre. Exemple : “Pouvez-vous me décrire votre parcours dans cette organisation ?”
- Questions centrales par thème : 3 à 5 thèmes, chacun avec une question principale et 2 à 3 relances prévues (reformulation, approfondissement, exemple demandé).
- Clôture : “Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter ?” — Souvent, les données les plus riches arrivent là.
Ce que la plupart des manuels ne précisent pas : le guide doit aussi inclure une colonne “objectif de recherche associé” pour chaque thème. Cette mise en regard explicite — thème d’entretien ↔ objectif de recherche ↔ hypothèse de travail — est ce qui transforme un guide d’entretien en document méthodologique défendable devant un jury.
La règle des 70/30
Un bon entretien semi-directif, c’est l’interviewé qui parle 70% du temps. Si votre retranscription montre que vous parliez autant que lui, le guide était trop directif. Analysez vos retranscriptions avec cet indicateur simple : comptez les tours de parole.
Correctif n°2 — Consentement éclairé et conformité RGPD : le protocole obligatoire
Depuis l’entrée en vigueur du RGPD en mai 2018, collecter des entretiens sans protocole de consentement documenté n’est plus une simple faiblesse méthodologique — c’est une infraction légale. Et pourtant, en 2025, une proportion significative de mémoires de master déposés sur des dépôts institutionnels ne comporte aucune mention de ce protocole.
Ce que le RGPD impose concrètement aux chercheurs
Le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD, Règlement UE 2016/679) s’applique pleinement à la recherche académique dès lors que des données à caractère personnel sont collectées — ce qui est toujours le cas dans un entretien semi-directif.
Les obligations minimales sont les suivantes :
- Information de la personne : L’interviewé doit savoir qui collecte ses données, dans quel but, pour quelle durée de conservation, et quels sont ses droits (accès, rectification, suppression).
- Consentement explicite et documenté : Un formulaire signé (ou enregistrement audio du consentement oral) avant tout entretien.
- Anonymisation ou pseudonymisation : Les verbatims publiés ou déposés ne doivent pas permettre l’identification des personnes.
- Durée de conservation limitée : Les enregistrements bruts ne peuvent pas être conservés indéfiniment.
Pour une checklist complète et actualisée sur ces obligations légales dans le cadre de la recherche, consultez notre article sur la conformité RGPD pour les données de recherche académique en 2025, qui détaille les mentions obligatoires à intégrer dans votre section méthodologique.
Le formulaire de consentement éclairé : structure minimale
- Identification du chercheur et de l’institution
- Titre et objectif de la recherche
- Nature et durée de la participation
- Garanties d’anonymat ou de confidentialité
- Droit de retrait sans conséquence
- Modalités de conservation et d’accès aux données
- Coordonnées du délégué à la protection des données (DPD) de l’établissement
- Signature du participant et du chercheur avec date
Le Guide du CNRS “Pratiquer une recherche intègre et responsable” (COMETS, disponible sur le site du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche) est la référence française sur ce point — et il est consultable gratuitement en ligne.
Correctif n°3 — Transcription et traçabilité : documenter chaque choix
La transcription est le moment où une grande partie de la richesse qualitative disparaît — si on n’y prend pas garde. Chaque choix de transcription est un choix d’interprétation, et ces choix doivent être explicités dans la section méthodologique.
Les quatre niveaux de transcription et leurs implications
| Niveau | Description | Données conservées | Usage recommandé |
|---|---|---|---|
| Orthographique strict | Verbatim mot à mot avec corrections orthographiques | Contenu sémantique | Analyse thématique de contenu |
| Verbatim intégral | Tout est retranscrit : hésitations, répétitions, tics de langage | Contenu + style discursif | Analyse de discours, pragmatique |
| Jefferson simplifié | Système de notation des pauses, intonations, chevauchements | Contenu + prosodie + interaction | Analyse conversationnelle |
| Résumé structuré | Paraphrase organisée par thèmes du guide | Contenu reformulé | Déconseillé pour la recherche — acceptable uniquement en journalisme |
Ce que beaucoup de chercheurs débutants ignorent : le choix du niveau de transcription doit être justifié dans la section méthodologique. Écrire “les entretiens ont été retranscrits” sans préciser selon quel protocole est insuffisant pour une thèse ou un article soumis à Cairn.info ou aux Presses Universitaires de France.
La traçabilité des fichiers de transcription
Chaque fichier de transcription doit comporter un en-tête standardisé : code anonymisé de l’entretien, date, lieu (générique : “bureau de l’interviewé”), durée, nom du transcripteur, date de transcription, logiciel utilisé. Ce niveau de documentation est exigé dans les dépôts de données de recherche ouverte sur HAL archives ouvertes et dans les plans de gestion de données (PGD) des projets ANR.
Pour structurer un pipeline complet de traitement des entretiens — de la transcription au codage, avec traçabilité à chaque étape — le pipeline reproductible d’analyse qualitative avec IA propose une méthode concrète et documentée.
Correctif n°4 — Codage et saturation théorique : les deux piliers de l’analyse
Le codage des entretiens est l’étape la plus sous-documentée des thèses françaises. On lit souvent : “Une analyse thématique a été réalisée sur l’ensemble des entretiens.” Point. Ce niveau de description est scientifiquement inacceptable pour une publication dans une revue à comité de lecture.
Codage inductif vs codage déductif : choisir et justifier
Il existe deux grandes approches de codage, et leur choix doit découler de votre positionnement épistémologique :
- Codage déductif : Les catégories de codage sont définies a priori à partir du cadre théorique. Adapté aux recherches confirmatoires ou aux approches hypothético-déductives.
- Codage inductif (ou émergent) : Les catégories émergent des données. Fondamental dans la Grounded Theory (Glaser & Strauss, 1967) et les approches phénoménologiques.
- Codage mixte : Combinaison des deux — un cadre initial complété par des catégories émergentes. C’est l’approche la plus courante et la plus défendable en SHS françaises.
Quelle que soit l’approche choisie, le livre de codes (codebook) doit être documenté : chaque code doit avoir un nom, une définition, des critères d’inclusion et d’exclusion, et un exemple de verbatim.
La saturation théorique : comment la mesurer vraiment
La saturation théorique est le point à partir duquel de nouveaux entretiens n’apportent plus d’information nouvelle pour la théorie émergente. C’est le critère de validité central de l’entretien semi-directif en recherche qualitative — et c’est aussi le plus maltraité.
Deux erreurs classiques :
- Confondre saturation et taille d’échantillon : “J’ai réalisé 12 entretiens, ce qui est conforme à la littérature.” Non. La saturation ne se décrète pas par un chiffre — elle se démontre par l’analyse.
- Affirmer la saturation sans la documenter : Il faut montrer, entretien par entretien, que les nouveaux thèmes apparus ont cessé d’émerger à partir d’un certain point.
La méthode rigoureuse consiste à tenir un journal de codage où l’on note, après chaque entretien codé, les nouveaux codes apparus. Quand ce nombre tombe à zéro sur trois entretiens consécutifs, on peut argumenter la saturation.

Inter-codage et fiabilité
Dans les recherches sérieuses — notamment les thèses et les articles soumis à des revues indexées sur Cairn.info ou Persée — l’inter-codage est attendu. Cela signifie qu’un deuxième codeur (directeur de thèse, collègue chercheur) code indépendamment un sous-ensemble des entretiens (généralement 20%), et que le taux d’accord (kappa de Cohen ou pourcentage d’accord simple) est calculé et reporté.
Un kappa supérieur à 0,70 est généralement considéré comme satisfaisant en sciences sociales (Landis & Koch, 1977). En dessous, le livre de codes doit être révisé.
Correctif n°5 — Citer les entretiens correctement selon les normes APA
La citation des entretiens dans un texte académique pose un problème spécifique : ces sources ne sont pas publiques, elles ne sont pas consultables par un lecteur tiers, et elles impliquent la protection de l’anonymat des participants. Les normes APA 7e édition (American Psychological Association, 2020) — qui font référence dans la majorité des établissements français aujourd’hui — ont des prescriptions claires sur ce point.
Communications personnelles en APA 7 : la règle de base
Selon l’APA 7, un entretien non publié est une communication personnelle. Il se cite en note dans le texte, jamais dans la liste de références bibliographiques (puisqu’il n’est pas récupérable par le lecteur).
Format en texte :
(A. Dupont, communication personnelle, 15 mars 2024)
Si les participants sont anonymisés — ce qui devrait toujours être le cas pour respecter le RGPD — on utilise le code anonymisé :
(Participant E3, communication personnelle, 15 mars 2024)
Dans la section méthodologique : présenter les entretiens comme sources
Il est recommandé d’inclure dans la section méthodologique un tableau récapitulatif des entretiens réalisés : code anonymisé, profil générique (sans données identifiantes), durée, date, mode de collecte. Ce tableau constitue la “liste de références” de vos données primaires.
Pour éviter les erreurs fréquentes de citation — notamment la confusion entre entretien non publié et source archivée, ou l’omission des communications personnelles dans la gestion bibliographique — consultez notre guide sur la bibliographie APA : 7 erreurs à éviter dans un mémoire universitaire.
Cas particulier : entretiens archivés et déposés
Si vos entretiens (anonymisés) sont déposés dans un entrepôt de données ouvertes — sur HAL, sur Nakala (Huma-Num), ou sur Zenodo — ils deviennent des sources citables selon le format standard APA pour les jeux de données. La citation inclut alors le DOI et la date de dépôt.
Cette pratique, encore rare en France mais en développement rapide avec la politique de science ouverte du Ministère, est détaillée dans le guide utilisateur HAL. L’enquête NegOA de Couperin (2022) montre que les politiques de science ouverte progressent rapidement dans les établissements français, rendant cette pratique de dépôt incontournable dans un horizon de 3 à 5 ans.
Tableau comparatif : pratiques insuffisantes vs pratiques rigoureuses
Voici un tableau synthétique des cinq dimensions abordées, avec le contraste entre ce qu’on observe fréquemment dans les mémoires de master et ce qui est attendu dans une thèse ou un article soumis à une revue indexée.
| Dimension | Pratique insuffisante | Pratique rigoureuse | Référence |
|---|---|---|---|
| Guide d’entretien | Liste de thèmes sans questions de relance | Guide structuré en 4 phases avec objectifs de recherche associés | Blanchet & Gotman, 2015 |
| Consentement | Accord oral non documenté | Formulaire écrit signé avec toutes les mentions RGPD | RGPD Art. 7, CNIL |
| Transcription | “Les entretiens ont été retranscrits” | Protocole de transcription défini, niveau justifié, en-tête standardisé | HAL / PGD ANR |
| Codage | “Une analyse thématique a été réalisée” | Livre de codes documenté, saturation démontrée, inter-codage reporté | Glaser & Strauss, 1967 ; Landis & Koch, 1977 |
| Citation APA | Verbatims sans référence ou avec prénom + nom complet | Code anonymisé + “communication personnelle” + date, tableau récapitulatif en annexe | APA 7e édition, 2020 |
Checklist pratique : 20 points avant de rédiger votre section méthodologique
Avant de rédiger votre section méthodologique — ou de la faire relire par votre directeur de thèse — passez en revue ces 20 points. Chaque case non cochée est un risque de critique lors de la soutenance ou du processus de révision d’un article.
Guide d’entretien (5 points)
- ☐ Le guide distingue clairement les thèmes des questions posées à l’interviewé
- ☐ Chaque thème est associé à un objectif de recherche ou une hypothèse
- ☐ Des questions de relance sont prévues pour chaque thème central
- ☐ Aucune question inductrice n’a été identifiée lors d’une lecture critique
- ☐ Le guide inclut une phase de clôture ouverte
Éthique et RGPD (4 points)
- ☐ Un formulaire de consentement éclairé a été signé par chaque participant
- ☐ Le formulaire contient toutes les mentions RGPD obligatoires
- ☐ Un système d’anonymisation cohérent est appliqué à tous les entretiens
- ☐ La durée de conservation des enregistrements est définie et communiquée
Transcription (4 points)
- ☐ Le protocole de transcription (niveau et conventions) est explicité dans la thèse/article
- ☐ Chaque fichier de transcription comporte un en-tête standardisé
- ☐ Les enregistrements originaux sont conservés et archivés
- ☐ La durée totale des entretiens transcrits est mentionnée
Codage et analyse (4 points)
- ☐ L’approche de codage (inductif/déductif/mixte) est justifiée
- ☐ Le livre de codes est documenté et disponible en annexe
- ☐ La saturation théorique est démontrée (pas seulement affirmée)
- ☐ Un inter-codage a été réalisé et le taux d’accord est reporté
Citations et références (3 points)
- ☐ Les verbatims sont cités avec le code anonymisé + date (format APA communication personnelle)
- ☐ Un tableau récapitulatif des entretiens figure dans la méthodologie ou les annexes
- ☐ Aucun nom ou donnée identifiante n’apparaît dans les verbatims publiés

FAQ — Questions fréquentes sur l’entretien semi-directif
Combien d’entretiens semi-directifs faut-il réaliser pour une thèse ?
Il n’existe pas de nombre minimal fixe — le critère est la saturation théorique, non le volume. En pratique, la littérature francophone (notamment Bertaux, 2010) indique qu’entre 15 et 30 entretiens permettent souvent d’atteindre la saturation dans une population homogène. Pour une population hétérogène ou une approche comparative entre groupes, ce nombre peut dépasser 40. Ce qui compte est de documenter la saturation, pas de citer un chiffre “conforme à la littérature”.
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