Une problématique de mémoire de gestion convaincante ne part pas d’un thème qui plaît, mais d’une lacune identifiée dans ce que la littérature existante a déjà établi. Repérer cette lacune est pourtant une étape souvent mal maîtrisée par les étudiants, traitée comme une formalité de la revue de littérature plutôt que comme le véritable moteur de la problématique. Ce guide propose une méthode en 4 étapes, illustrée par quatre exemples construits sur des thèmes de gestion actuels.
Ce qu’est une lacune de recherche, et ce qu’elle n’est pas
Une lacune de recherche n’est pas simplement « un sujet peu traité » : un thème peut être peu traité parce qu’il n’intéresse personne, pas parce qu’il constitue une vraie lacune. Une lacune véritable se définit plutôt comme un écart précis entre ce que la littérature a établi et ce qu’elle n’a pas encore établi, alors même que la question mériterait une réponse — parce qu’elle touche une population, un contexte ou une combinaison de variables que les travaux existants n’ont pas encore traités, ou parce que des résultats contradictoires n’ont pas encore été réconciliés.
La méthode en 4 étapes
Étape 1 : cartographier ce qui existe déjà
La première étape consiste à réunir un ensemble suffisant d’articles et de travaux existants sur le thème général envisagé, puis à les classer selon leurs résultats principaux, leurs terrains d’étude et leurs méthodes. Cette cartographie, même sommaire, révèle souvent des déséquilibres : un terrain sur-étudié (les grandes entreprises technologiques, par exemple) au détriment d’un autre resté marginal (les PME familiales, le secteur associatif), ou une méthode dominante (le questionnaire quantitatif) qui laisse peu de place à une approche qualitative pourtant pertinente pour la question posée. Tenir un tableau simple, avec une ligne par étude et des colonnes pour le terrain, la méthode et le résultat principal, rend ces déséquilibres visibles d’un coup d’œil plutôt que dilués dans des notes de lecture éparses.
Étape 2 : repérer les tensions et les contradictions
La deuxième étape consiste à identifier les points où la littérature existante se contredit ou reste incertaine : deux études sur un même phénomène qui aboutissent à des conclusions opposées, ou un effet établi dans un contexte qui n’a jamais été testé dans un autre contexte comparable. Ces tensions constituent souvent le point de départ le plus solide d’une problématique, car elles montrent que la question n’est pas encore tranchée plutôt que simplement peu explorée. Une tension entre deux études reste d’autant plus exploitable qu’elle porte sur des terrains ou des méthodes suffisamment proches pour que la contradiction ne s’explique pas simplement par un contexte radicalement différent.

Étape 3 : distinguer les quatre familles de lacune
Les lacunes de recherche en gestion peuvent se répartir en quatre familles. La lacune de population, quand un phénomène bien étudié dans un type d’organisation n’a jamais été testé dans un autre (une pratique managériale étudiée en grande entreprise mais jamais en PME). La lacune de contexte, quand un résultat établi dans un pays ou un secteur n’a pas été vérifié ailleurs (un effet observé aux États-Unis, jamais testé sur le marché français). La lacune méthodologique, quand un thème a été traité presque exclusivement par une seule méthode et gagnerait à être abordé autrement (un phénomène toujours mesuré par questionnaire, jamais approfondi par entretien). Et la lacune théorique, quand deux cadres théoriques concurrents n’ont jamais été confrontés directement sur un même terrain. Un même thème peut d’ailleurs receler plusieurs de ces familles à la fois, et un mémoire gagne à préciser explicitement laquelle il choisit de traiter en priorité plutôt que de les mélanger dans une problématique trop diffuse.
Étape 4 : formuler la lacune comme une question, pas comme un manque
La dernière étape consiste à reformuler la lacune identifiée en question de recherche précise, plutôt qu’à la laisser à l’état de simple constat (« ce sujet n’a pas été étudié en PME »). Une lacune bien formulée se transforme en question du type : « le mécanisme X, établi en grande entreprise, opère-t-il de la même façon en PME, et si non, quels facteurs propres à la PME l’expliquent ? ». Cette reformulation transforme un simple manque en un véritable programme de recherche testable.
Les quatre exemples qui suivent sont illustratifs : ils décrivent des lacunes plausibles pour montrer la méthode, pas un état de la littérature établi. Avant d’en reprendre une, confirmez-la par votre propre cartographie.
Exemple 1 : la lacune de population — le télétravail dans les très petites entreprises
La littérature sur le télétravail et le management d’équipe s’est largement développée depuis 2020, mais elle porte surtout sur des organisations disposant de services RH structurés et d’outils numériques matures. Les très petites entreprises (moins de dix salariés), où le manager de proximité cumule souvent plusieurs fonctions et dispose de moyens plus limités, y sont moins représentées. La lacune reformulée en question : comment les dirigeants de très petites entreprises adaptent-ils leurs pratiques de management à distance en l’absence des outils et du soutien RH dont disposent les grandes organisations ?
Exemple 2 : la lacune de contexte — la gouvernance des entreprises familiales hors des économies matures
Une part importante de la littérature sur la gouvernance des entreprises familiales s’est construite à partir de terrains nord-américains et d’Europe de l’Ouest, où le cadre juridique et culturel de la transmission d’entreprise diffère sensiblement d’autres contextes. La lacune reformulée en question : les mécanismes de gouvernance familiale identifiés dans ces contextes s’observent-ils de la même façon dans des économies où le cadre juridique de la transmission d’entreprise est structuré différemment ?

Exemple 3 : la lacune méthodologique — l’expérience client omnicanale étudiée presque uniquement par questionnaire
Une grande partie de la littérature sur l’expérience client omnicanale repose sur des enquêtes déclaratives par questionnaire, qui mesurent la satisfaction perçue a posteriori mais documentent peu le cheminement réel du client entre les canaux au moment où il se produit. La lacune reformulée en question : quelles étapes concrètes du parcours client entre les canaux physiques et numériques les méthodes déclaratives classiques laissent-elles dans l’ombre, et qu’apporterait une observation directe ou une méthode ethnographique sur ce même parcours ?
Exemple 4 : la lacune théorique — deux cadres concurrents sur l’adoption de l’intelligence artificielle en entreprise
Les travaux sur l’adoption de l’intelligence artificielle en entreprise mobilisent tantôt un cadre d’acceptation technologique individuelle (l’attitude et l’intention d’usage d’un salarié), tantôt un cadre plus organisationnel centré sur la structure et la gouvernance de la décision d’adoption, et ces deux cadres sont rarement confrontés directement sur un même terrain. La lacune reformulée en question : dans quelle mesure l’acceptation individuelle et les facteurs organisationnels interagissent-ils pour expliquer conjointement l’adoption effective d’un outil d’intelligence artificielle au sein d’une même organisation ?
Où chercher pour vérifier qu’une lacune est réelle
Avant de retenir une lacune comme fondement de la problématique, il faut vérifier qu’elle n’a pas déjà été comblée récemment par une publication qui n’a pas encore été référencée dans les synthèses consultées. Les bases de données académiques généralistes (Cairn, ScienceDirect, Google Scholar) et les revues de référence du champ managérial (Revue française de gestion, M@n@gement) permettent cette vérification. Une recherche par mots-clés combinant le thème et le contexte précis envisagé (par exemple « télétravail » et « très petite entreprise ») donne une indication directe de la densité ou de la rareté des travaux existants sur cette combinaison précise. Une absence quasi totale de résultats sur une combinaison de mots-clés précise et pertinente peut signaler une lacune exploitable, à condition que la combinaison recherchée reste plausible et non artificiellement étroite.
Les erreurs fréquentes dans l’identification d’une lacune
La première erreur consiste à confondre l’absence de résultats en français avec une véritable lacune : un phénomène peut être largement étudié en anglais sans qu’aucune synthèse française n’existe encore, ce qui n’est pas la même chose qu’une lacune scientifique réelle. La seconde erreur consiste à choisir une lacune trop large pour être traitée dans le format d’un mémoire de master, faute d’avoir vérifié que le terrain envisagé était réellement accessible dans le temps disponible. La troisième, plus subtile, consiste à présenter une lacune de manière biaisée pour justifier un sujet déjà choisi à l’avance, plutôt que de laisser la cartographie de la littérature orienter réellement le choix du sujet. Une quatrième erreur consiste à s’arrêter à la première lacune identifiée sans vérifier qu’elle n’a pas déjà fait l’objet d’une publication très récente, publiée après les synthèses habituellement consultées en premier lieu.
Comment présenter la lacune dans l’introduction du mémoire
Une fois identifiée, la lacune se présente en trois phrases dans l’introduction : ce que la littérature a établi, ce qu’elle n’a pas encore établi ou ce sur quoi elle se contredit, et la question de recherche qui en découle directement. Cette structure, répétée de façon cohérente, permet à un lecteur de comprendre immédiatement la contribution attendue du mémoire, plutôt que de devoir la déduire après plusieurs pages de revue de littérature descriptive. Une lacune formulée en trois phrases précises convainc généralement davantage un jury de mémoire de gestion qu’une longue introduction qui ne dit jamais explicitement ce qui manque à la littérature existante.
Combiner plusieurs lacunes dans un même mémoire
Il est parfois tentant de combiner deux familles de lacune dans un même sujet, par exemple une lacune de population et une lacune de contexte simultanément (un phénomène étudié en grande entreprise nord-américaine, jamais testé en PME française). Cette combinaison peut renforcer l’originalité du sujet, mais elle augmente aussi le risque de dispersion si le mémoire tente de répondre à trop de questions à la fois. Une règle simple consiste à traiter une seule famille de lacune comme axe principal de la problématique, et à mentionner l’autre comme piste de discussion ou de recherche future plutôt que comme objectif central du travail.
Questions fréquentes
Une lacune de recherche doit-elle nécessairement porter sur un thème jamais étudié ?
Non, et c’est même rarement le cas dans un mémoire de master : les lacunes exploitables portent souvent sur une combinaison encore peu explorée (une population, un contexte, une méthode) d’un thème par ailleurs déjà documenté, plutôt que sur un thème totalement inédit.
Combien d’articles faut-il lire pour identifier une lacune fiable ?
Il n’existe pas de seuil universel, mais une cartographie construite sur moins d’une dizaine d’articles reste fragile. Plusieurs dizaines de références correctement classées par terrain, méthode et résultat permettent en général de repérer des déséquilibres réels plutôt que des impressions superficielles.
Peut-on changer de lacune après avoir commencé la revue de littérature ?
Oui, et c’est même un signe de rigueur plutôt qu’un échec : une lacune qui semblait prometteuse peut s’avérer déjà comblée par une publication récente, ou se révéler trop large pour un mémoire de master une fois la littérature approfondie.
Faut-il choisir une seule famille de lacune ou peut-on en combiner plusieurs ?
Il est possible d’en combiner deux, mais mieux vaut en traiter une comme axe principal et mentionner l’autre comme piste secondaire, pour éviter de disperser la problématique sur trop de questions à la fois.
La construction complète de la problématique à partir de la lacune identifiée suit ensuite la méthode générale décrite dans le guide sur le mémoire de gestion fondé sur une étude de cas, et le choix d’une méthode quantitative comme la DEA pour traiter une question de comparaison d’unités est détaillé dans le guide sur la méthode DEA appliquée à un mémoire de gestion. La même méthode de repérage d’une lacune s’applique à d’autres disciplines, comme le montre le guide équivalent pour un mémoire de droit pénal.
