Le guide complet du mémoire en travail social détaille la posture praticien-chercheur, l’éthique et la structure attendue, mais laisse volontairement ouverte la question de la méthode d’analyse des données une fois les entretiens réalisés. C’est précisément ce que ce guide traite : comment appliquer l’analyse thématique de Braun et Clarke à un corpus d’entretiens de travail social, avec un exemple de codage construit pas à pas plutôt qu’une simple définition de la méthode.
Pourquoi l’analyse thématique convient particulièrement au travail social
L’analyse thématique est une méthode d’analyse qualitative flexible, qui ne présuppose pas un cadre théorique unique — contrairement à l’analyse phénoménologique interprétative ou à la théorisation ancrée. Cette souplesse en fait un choix naturel pour un mémoire de travail social, où le corpus d’entretiens (professionnels et parfois usagers) mêle souvent du descriptif institutionnel, du récit d’expérience et de la prise de position, sans qu’un seul cadre théorique suffise à tout interpréter. Elle permet de rester proche du matériau tout en produisant une analyse structurée, ce qui correspond à l’exigence de rigueur méthodologique attendue par un jury de DEASS ou de master IDS sans imposer un appareillage théorique disproportionné pour un mémoire de fin de formation.

Les six phases de Braun et Clarke, transposées au travail social
La méthode de Braun et Clarke (2006) distingue six phases itératives, non strictement linéaires : familiarisation avec les données, génération des codes initiaux, recherche des thèmes, révision des thèmes, définition et nommage des thèmes, et enfin production du rapport. Voici comment chacune se joue concrètement sur un corpus d’entretiens de travail social.
Phase 1 — Familiarisation avec les données
Après la transcription intégrale des entretiens (mot à mot, en conservant les hésitations et les reformulations, qui sont souvent significatives chez des professionnels parlant de situations sensibles), une première lecture flottante, sans grille, permet de noter les premières impressions dans un journal analytique. Pour un corpus de travail social, cette phase est l’occasion de repérer le vocabulaire institutionnel propre au terrain (les sigles, les catégories administratives) qui deviendra souvent un objet d’analyse en soi plutôt qu’un simple bruit de fond.
Phase 2 — Génération des codes initiaux
Le codage initial consiste à annoter systématiquement le corpus, ligne par ligne ou par unité de sens, avec des étiquettes courtes et descriptives. Pour un entretien de travailleur social sur l’accueil des personnes en situation d’errance, des codes initiaux pourraient être « procédure d’accueil », « tension avec le règlement intérieur », « improvisation face à l’urgence », « fatigue professionnelle ». Le codage peut être manuel (surlignage et tableau) ou assisté par un logiciel d’analyse qualitative ; l’essentiel, à ce stade, est l’exhaustivité plutôt que le tri.
Phase 3 — Recherche des thèmes
Les codes sont ensuite regroupés en thèmes candidats, qui capturent un pattern significatif à travers l’ensemble du corpus, et non une observation isolée dans un seul entretien. Pour reprendre l’exemple précédent, les codes « improvisation face à l’urgence », « tension avec le règlement intérieur » et « marge de manœuvre limitée » pourraient converger vers un thème provisoire tel que « l’écart entre la norme institutionnelle et la pratique de terrain » — un objet d’analyse classique en travail social, souvent central dans la discussion.

Phase 4 — Révision des thèmes
Chaque thème candidat est confronté à deux niveaux de cohérence : en interne (les extraits codés sous ce thème racontent-ils bien la même chose ?) et en externe (les thèmes se distinguent-ils clairement les uns des autres, sans chevauchement excessif ?). C’est à cette étape que des thèmes trop généraux (« les difficultés du métier ») sont généralement scindés en sous-thèmes plus précis, ou que des thèmes trop proches sont fusionnés.
Phase 5 — Définition et nommage des thèmes
Chaque thème retenu reçoit une définition précise (ce qu’il couvre, ce qu’il exclut) et un nom qui doit être immédiatement compréhensible dans le rapport final, sans reprendre le jargon du codage initial. « L’écart entre la norme institutionnelle et la pratique de terrain » est un nom de thème utilisable tel quel dans le mémoire, contrairement à un code brut comme « tension règlement ».
Phase 6 — Production du rapport
La rédaction du chapitre d’analyse articule les thèmes retenus avec des extraits verbatim illustratifs, anonymisés conformément aux exigences éthiques du secret professionnel, et les met en discussion avec le cadre théorique mobilisé en amont (Paugam, Castel, Goffman ou tout autre auteur pertinent selon l’objet). Un thème sans extrait verbatim reste une affirmation non étayée ; un extrait sans mise en discussion théorique reste une simple citation.
Exemple illustratif : un tableau de codage construit pas à pas
Pour rendre la méthode concrète, voici un exemple construit et fictif, à visée pédagogique, sur un corpus imaginaire de six entretiens avec des travailleurs sociaux d’un service d’accueil de jour.
| Extrait verbatim (illustratif) | Code initial | Thème candidat |
|---|---|---|
| « On nous demande de respecter la procédure, mais sur le terrain, il faut improviser tous les jours. » | Improvisation face à l’urgence | Écart norme/pratique |
| « Le règlement dit une chose, mais si je l’appliquais à la lettre, je perdrais le lien avec certains usagers. » | Tension avec le règlement intérieur | Écart norme/pratique |
| « On finit la journée épuisés, et le lendemain il faut recommencer avec la même énergie. » | Fatigue professionnelle | Charge émotionnelle du métier |
| « Ce qui me tient, c’est de voir qu’une personne a retrouvé un logement grâce à notre accompagnement. » | Sens du métier retrouvé | Charge émotionnelle du métier |
Ce tableau, une fois complété sur l’ensemble du corpus, permet de visualiser comment plusieurs codes convergent vers un même thème et de vérifier la cohérence interne évoquée en phase 4. Ce tableau est fictif et donné à visée pédagogique ; il ne doit pas être recopié tel quel dans un mémoire réel.
Analyse inductive ou déductive : quel choix pour un mémoire de travail social ?
L’analyse thématique peut être menée de façon inductive (les thèmes émergent des données, sans grille préétablie) ou déductive (les données sont codées selon des catégories issues du cadre théorique choisi en amont). Un mémoire de travail social gagne souvent à combiner les deux : une première passe inductive pour ne pas plaquer prématurément un cadre théorique sur un terrain vécu, puis une relecture déductive à la lumière des concepts mobilisés dans la partie théorique (le pouvoir d’agir de Le Bossé, la disqualification sociale de Paugam), pour montrer que l’analyse empirique dialogue effectivement avec la littérature plutôt que de rester juxtaposée à elle.
Outils pour mener le codage
Pour un corpus d’entretiens de taille modeste, comme en comptent souvent les mémoires de fin de formation, un codage manuel dans un tableur ou un traitement de texte reste tout à fait viable et permet de garder un contact direct avec le matériau. Au-delà, ou pour un master IDS avec un corpus plus large, un logiciel d’analyse qualitative assistée par ordinateur (QDA) facilite la gestion des codes, leur regroupement et la recherche croisée d’extraits, sans se substituer au travail interprétatif du chercheur.
Assurer et présenter la rigueur du codage
Un jury de DEASS ou de master IDS peut légitimement demander comment vous avez vérifié que votre codage n’était pas purement subjectif. Plusieurs pratiques, simples à mettre en œuvre pour un mémoire de fin de formation, permettent d’y répondre. Le double codage d’un sous-échantillon d’entretiens par votre directeur de mémoire ou un pair, suivi d’une discussion des écarts, renforce la crédibilité de la grille de codes sans exiger un calcul formel d’accord inter-juges, rarement attendu à ce niveau. Tenir un journal de codage, où sont consignées les décisions prises face à un extrait ambigu (pourquoi tel code plutôt qu’un autre), permet de justifier ces choix en soutenance si le jury interroge un exemple précis. Enfin, la triangulation avec le journal de terrain tenu pendant le stage — mentionné dans la partie méthodologie du mémoire — permet de vérifier qu’un thème dégagé de l’analyse thématique ne contredit pas une observation directe consignée par ailleurs.
Réflexivité du praticien-chercheur pendant le codage
La posture praticien-chercheur, centrale dans tout mémoire de travail social, a un effet direct sur le codage lui-même : un professionnel qui code les propos de collègues ou d’usagers qu’il connaît risque d’interpréter un extrait à la lumière de ce qu’il sait déjà du contexte plutôt qu’à partir du texte seul. Noter explicitement, à côté d’un code sensible, sa propre proximité avec la situation décrite (par exemple lorsque l’extrait provient d’un collègue direct) permet de documenter cette réflexivité dans le mémoire plutôt que de la laisser invisible. Cette vigilance est particulièrement attendue lorsque le corpus mêle des entretiens de professionnels et des entretiens d’usagers accompagnés par l’étudiant lui-même pendant son stage.
Erreurs fréquentes à éviter
Une confusion fréquente consiste à s’arrêter au codage initial et à présenter une liste de codes comme s’il s’agissait déjà de résultats, sans être remonté jusqu’à des thèmes structurés. La seconde erreur est de multiplier les thèmes sans les hiérarchiser, produisant un chapitre d’analyse qui juxtapose dix observations sans fil directeur. La troisième, plus spécifique au travail social, est de rapporter un verbatim sans l’anonymiser suffisamment au regard du secret professionnel, alors même que le contenu de l’extrait pourrait permettre d’identifier indirectement une situation ou une personne.
Questions fréquentes
Faut-il utiliser un logiciel pour faire une analyse thématique en travail social ?
Non, ce n’est pas obligatoire. Pour un corpus d’entretiens de taille modeste, comme dans beaucoup de mémoires de DEASS, un codage manuel structuré dans un tableau est parfaitement recevable. Un logiciel devient utile surtout à partir d’un corpus plus large ou lorsque plusieurs chercheurs codent ensemble.
Combien de thèmes doit comporter le chapitre d’analyse ?
Il n’existe pas de nombre imposé. Un petit nombre de thèmes principaux, éventuellement déclinés en sous-thèmes, se lit généralement mieux qu’une longue liste ; l’important est que chaque thème soit suffisamment étayé par le corpus plutôt que de viser un nombre prédéfini.
Peut-on mélanger l’analyse thématique avec une analyse de contenu classique ?
Les deux méthodes se recoupent largement dans leur logique de codage, mais l’analyse thématique de Braun et Clarke insiste davantage sur l’itération entre les phases et sur la construction active des thèmes par le chercheur plutôt que sur leur simple dénombrement. Un mémoire peut s’inspirer des deux tant que la méthode retenue est explicitée et appliquée de façon cohérente.
Comment présenter la triangulation dans le chapitre méthode ?
Décrivez brièvement les deux ou trois sources croisées (entretiens, journal de terrain, documents institutionnels) et donnez un exemple concret où elles convergent ou divergent, plutôt que de vous contenter d’affirmer que la triangulation a été réalisée. Un exemple concret vaut toujours mieux qu’une déclaration d’intention méthodologique.
Une fois les thèmes construits, leur mise en discussion s’appuie sur les cadres théoriques du champ : le répertoire des théories mobilisables en travail social aide à choisir les auteurs pertinents pour interpréter vos thèmes. Pour la rédaction du chapitre qui suit l’analyse, le guide sur la rédaction des résultats et de la discussion détaille comment articuler description et interprétation. Et pour l’ensemble de la méthodologie qualitative et de la posture praticien-chercheur, le guide complet du mémoire DEASS et master IDS reste la référence à consulter en amont.
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