Le récit de vie comme méthode de recherche : guide pour le mémoire de master en SHS 2026
Votre mémoire de master porte sur des trajectoires professionnelles, des expériences de formation, des processus de socialisation ou des parcours de vie marqués par une rupture — et vous cherchez une méthode qui saisisse la complexité temporelle de ces phénomènes. Le récit de vie est précisément conçu pour cela. Cette méthode biographique, ancrée dans la tradition initiée par Daniel Bertaux et approfondie par Christine Delory-Momberger dans les sciences de l’éducation, permet d’accéder à la façon dont les individus donnent sens à leur expérience en la narrant. Elle est aujourd’hui incontournable en sociologie, en éducation, en travail social, en GRH et en gestion des organisations.
Pourtant, le récit de vie reste souvent mal compris dans les mémoires de master : confondu avec l’entretien semi-directif, sous-théorisé dans le chapitre méthodologique, ou mal analysé faute de protocole rigoureux. Ce guide vous donne les outils pour mobiliser cette méthode avec rigueur, depuis la justification épistémologique jusqu’à la restitution des résultats, en passant par la conduite des récits et leur analyse.
Définition et fondements théoriques
Le récit de vie désigne toute narration qu’une personne produit sur tout ou partie de sa vie, à la demande d’un chercheur. Daniel Bertaux, dans son ouvrage de référence Le récit de vie — L’enquête et ses méthodes (Armand Colin, 3e édition), précise que ce qui intéresse le sociologue n’est pas la singularité de l’histoire individuelle, mais les configurations de pratiques sociales récurrentes que révèlent plusieurs récits mis en comparaison. Cette perspective ethnosociologique distingue son approche de la pure démarche biographique littéraire.
Christine Delory-Momberger, figure majeure des sciences de l’éducation, a développé le concept de biographisation : le processus continu par lequel les individus configurent leur expérience et leur existence dans l’espace social. Dans cette optique, le récit de vie n’est pas seulement un outil de collecte — il est aussi un acte de formation de soi. Cette dimension est particulièrement pertinente pour les mémoires en sciences de l’éducation, en travail social et en formation des adultes.
Dans les sciences de gestion, les récits de vie ont été introduits comme outil d’analyse des trajectoires professionnelles et des dynamiques organisationnelles. Comme le montrent les travaux publiés dans la Revue Management & Avenir sur les récits de vie en GRH, cette approche lie passé, présent et avenir tout en intégrant le contexte historique et organisationnel dans lequel s’inscrit l’expérience professionnelle.
Récit de vie vs histoire de vie
Ces deux termes sont souvent confondus. L’histoire de vie (life history) désigne la reconstruction complète de la trajectoire d’un individu à partir de sources multiples (récits, archives, témoignages de tiers). Le récit de vie (life story), lui, se limite à la narration produite par le sujet lui-même en situation d’entretien. Pour un mémoire de master, c’est le récit de vie qui est pratiqué.
Les 3 phases d’un récit de vie (approche Bertaux)
| Phase | Rôle du chercheur | Durée typique |
|---|---|---|
| 1. Consigne inaugurale | Invitation ouverte à narrer | 2–5 min |
| 2. Narration spontanée | Retrait actif, relances minimales | 20–60 min |
| 3. Approfondissement | Relances narratives ciblées | 20–40 min |
| 4. Clôture réflexive | Questions de mise en perspective | 10–15 min |
D’après Bertaux, D. (2016). Le récit de vie (3e éd.). Armand Colin.
Quand mobiliser le récit de vie dans votre mémoire ?
Le récit de vie n’est pas adapté à toutes les questions de recherche. Il est particulièrement pertinent lorsque votre problématique répond à l’un des critères suivants :
| Critère | Exemples de problématiques |
|---|---|
| Temporalité longue — compréhension d’un processus dans la durée | Trajectoires de reconversion professionnelle ; parcours d’insertion des jeunes diplômés |
| Sens subjectif — comment les acteurs interprètent leur expérience | Vécu de situations de rupture (licenciement, maladie, migration) ; construction identitaire professionnelle |
| Pratiques sociales — identification de logiques d’action communes | Socialisation dans une profession ; transmission de savoirs tacites en entreprise |
| Populations peu étudiées — exploration de terrains nouveaux | Expériences de minorités ; trajectoires atypiques dans un secteur |
| Formation et éducation — biographisation comme objet d’étude | Rapports à l’apprendre ; effets d’un dispositif de formation sur les parcours |
En revanche, si votre problématique appelle une mesure, une comparaison statistique ou une vérification d’hypothèses causales, le récit de vie n’est pas la méthode appropriée. La cohérence entre question de recherche, posture épistémologique et méthode est fondamentale — relisez à ce sujet notre guide sur la posture épistémologique et les paradigmes de recherche pour vous assurer que vos choix sont alignés.
Conception du dispositif de collecte
Définir le périmètre du récit
Un récit de vie peut porter sur l’ensemble de la trajectoire ou se limiter à un secteur biographique — un segment temporel délimité par votre objet de recherche. Pour un mémoire de master, il est conseillé de cibler un secteur biographique pertinent (par exemple : « votre parcours professionnel depuis votre entrée dans le secteur »). Cela garde la collecte gérable tout en maintenant la profondeur diachronique caractéristique de la méthode.
Constitution de l’échantillon
La logique d’échantillonnage du récit de vie est raisonnée et contrastée, non probabiliste. L’objectif est de réunir des participants dont les profils présentent des contrastes pertinents au regard de votre objet (genre, âge, secteur, parcours), afin de révéler la variété des configurations sociales. Le critère d’arrêt est la saturation théorique : vous cessez la collecte lorsque les nouveaux récits n’apportent plus d’éléments thématiques inédits. Pour un M2, un corpus de 8 à 15 récits est généralement suffisant.
Prise de contact et consentement éclairé
Présentez clairement aux participants : l’objectif de la recherche, la durée prévisible de l’entretien (comptez 1h30 à 2h30 pour un récit approfondi), les modalités d’enregistrement, les droits d’accès et de rectification (RGPD), et la procédure d’anonymisation. Faites signer un formulaire de consentement avant l’entretien.
Conduire un récit de vie : protocole pas à pas
Contrairement à l’entretien semi-directif, la conduite d’un récit de vie repose sur une posture de retrait actif du chercheur. Voici les étapes clés :
- Consigne de départ ouverte et large. La consigne inaugurale doit inviter à la narration sans contraindre le contenu. Exemple : « J’aimerais que vous me racontiez votre parcours professionnel depuis le début, en commençant par où vous voulez et en incluant ce qui vous semble important. » Évitez les questions fermées ou orientées à ce stade.
- Phase narrative spontanée. Laissez le participant narrer sans interrompre. Votre rôle se limite à des signaux non verbaux d’écoute (hochements de tête, « mm-hm ») et à des relances minimales si le récit marque une pause prolongée (« Et ensuite ? », « Qu’est-ce qui s’est passé alors ? »). Cette phase dure entre 20 et 60 minutes selon les participants.
- Phase d’approfondissement. Une fois le récit spontané terminé, revenez sur les thèmes de votre objet de recherche qui auraient été effleurés. Utilisez des relances narratives : « Vous avez évoqué cette période de transition, pourriez-vous me raconter comment cela s’est passé concrètement ? »
- Phase de clôture et de décontextualisation. En fin d’entretien, quelques questions plus réflexives sont utiles : « Si vous deviez identifier les moments charnières de votre parcours, lesquels retiendriez-vous ? » Cela favorise la mise en perspective et enrichit l’analyse ultérieure.
- Débriefing et note de terrain. Après l’entretien, rédigez immédiatement une note de terrain notant le contexte, le non-verbal, vos premières impressions analytiques et les conditions de l’entretien. Ces notes constituent des données méta-textuelles précieuses pour l’analyse.
Transcription et préparation du corpus
La transcription d’un récit de vie est plus exigeante que celle d’un entretien court : comptez en moyenne entre 25 000 et 40 000 signes par récit d’une heure et demie. Plusieurs conventions s’appliquent :
- Transcription verbatim intégrale pour les passages narratifs centraux (la parole du sujet est votre donnée brute).
- Notation des pauses, hésitations et intonations significatives entre crochets : [silence 3 s], [rires], [voix émue].
- Non-correction des tournures orales : les ruptures syntaxiques, reformulations et répétitions sont données linguistiques porteuses de sens.
- Anonymisation immédiate lors de la transcription : remplacez les noms propres par des pseudonymes ou des codes (P1, P2…) dès la première frappe.
Des outils de transcription assistée (Otter.ai, Whisper, Sonix) peuvent accélérer le travail, mais exigent une relecture minutieuse ligne par ligne pour corriger les erreurs et intégrer les annotations non verbales. Pour l’analyse qualitative approfondie, des logiciels comme NVivo ou ATLAS.ti facilitent le codage ; consultez notre guide sur l’analyse de contenu selon Bardin pour les conventions de codage thématique applicable aux récits.
Analyser les récits : de la narration aux résultats
L’analyse des récits de vie ne se réduit pas à un codage thématique standard. Plusieurs niveaux complémentaires s’articulent :
1. Analyse structurale de chaque récit
Avant toute comparaison, analysez chaque récit dans son unité. Identifiez :
- La mise en intrigue (emplotment, au sens de Paul Ricœur) : comment le narrateur organise-t-il les événements en une histoire cohérente ?
- Les bifurcations biographiques : moments de rupture, de choix ou de bifurcation dans le parcours.
- Les figures temporelles : avant/après, ruptures, continuités, accélérations.
2. Analyse thématique transversale
Traversez ensuite l’ensemble du corpus pour identifier les thèmes récurrents. Le codage thématique suit une logique inductive : vous ne plaquiez pas une grille a priori, vous laissez les catégories émerger des données. C’est ici que s’articulent la démarche de récit de vie et la saturation théorique propre à la grounded theory.
3. Analyse comparative et construction de typologies
Bertaux recommande la construction de monographies puis d’une synthèse configuratrice : après avoir analysé chaque récit individuellement, vous identifiez les configurations sociales communes à plusieurs parcours. Ces configurations constituent vos résultats principaux — non pas une liste de thèmes, mais une intelligibilité des logiques sociales à l’œuvre.
| Niveau d’analyse | Ce que l’on cherche | Outils |
|---|---|---|
| Intra-récit (structural) | Mise en intrigue, logique du parcours individuel | Schéma chronologique, analyse actancielle |
| Inter-récits (thématique) | Thèmes récurrents, variations, contrastes | Codage thématique ouvert, arbre de codes |
| Transversal (synthèse) | Configurations sociales, typologies de parcours | Matrices de comparaison, typologies idéal-typiques |
Concernant les spécificités disciplinaires : en sciences de gestion, les travaux répertoriés par Cairn — Management & Avenir soulignent que l’analyse des récits de vie en GRH doit articuler le niveau individuel (sens donné à l’expérience professionnelle) et le niveau organisationnel (contexte institutionnel, contraintes du poste). En sciences de l’éducation, la perspective de Delory-Momberger invite à analyser comment le récit lui-même est formateur — le narrateur se transforme en narrant.
Éthique et RGPD
Les récits de vie soulèvent des enjeux éthiques spécifiques, plus aigus que les entretiens classiques, du fait de leur profondeur biographique :
- Consentement éclairé et révocable. Le participant doit pouvoir retirer son consentement à tout moment, y compris après l’entretien. Précisez-le explicitement dans le formulaire.
- Non-interférence clinique. Un récit de vie peut faire émerger des éléments difficiles (deuil, rupture, trauma). Le chercheur n’est pas thérapeute. Si la narration révèle une détresse manifeste, il convient de marquer une pause et de proposer une orientation vers une aide professionnelle.
- Anonymisation robuste. Pour les récits de vie, l’anonymisation par pseudonymisation seule peut s’avérer insuffisante si la trajectoire décrite est très singulière (profession rare, événement public). Envisagez une anonymisation par modification des détails contextuels non pertinents pour l’analyse.
- Conservation des données. Les enregistrements audio et les transcriptions brutes (non anonymisées) ne doivent pas être conservés au-delà de la durée de la recherche. Le RGPD impose une durée de conservation proportionnée à la finalité.
Pour un protocole complet d’anonymisation et les modèles de formulaires de consentement conformes au RGPD, référez-vous à notre article dédié sur le protocole RGPD pour les entretiens de mémoire.
Rédiger le chapitre méthodologique
Dans votre mémoire, le chapitre méthodologique sur le récit de vie doit comporter les éléments suivants, dans un ordre logique :
- Justification épistémologique : positionnement interprétativiste ou constructiviste, cohérence avec la problématique. Référencez Bertaux et/ou Delory-Momberger pour ancrer votre choix dans la littérature. Voir également notre guide sur la recherche qualitative et ses méthodes pour contextualiser votre positionnement.
- Définition de la méthode : distinguez récit de vie, histoire de vie, entretien biographique et entretien semi-directif pour montrer que votre choix est argumenté.
- Présentation du terrain et de l’échantillon : critères de sélection contrastée, modalités de recrutement, profils anonymisés des participants (tableau de synthèse).
- Protocole de collecte : consigne inaugurale, structure de l’entretien (phases), durée, lieu, conditions d’enregistrement.
- Méthode d’analyse : niveaux d’analyse retenus (intra-récit, thématique, comparatif), logiciel ou approche manuelle, conventions de codage.
- Limites de la méthode : subjectivité du récit rétrospectif, effet de désirabilité sociale, temps de collecte et d’analyse long, non-généralisabilité statistique.
FAQ
Quelle est la différence entre un récit de vie et un entretien semi-directif ?
L’entretien semi-directif suit un guide de questions thématiques prédéfini et produit des données synchroniques. Le récit de vie est une narration chronologique libre par laquelle le participant reconstruit son parcours biographique ; la temporalité et le sens donné à l’expérience vécue sont au cœur de la collecte. Les deux méthodes peuvent se compléter, mais leur logique de production des données est fondamentalement différente.
Combien de récits de vie faut-il recueillir pour un mémoire de master ?
La logique de saturation théorique prime sur le nombre absolu. Pour un mémoire de master (M2), entre 8 et 15 récits suffisent généralement à condition que les profils soient contrastés. L’essentiel est d’atteindre la redondance des thèmes avant d’arrêter la collecte. Indiquez dans votre méthodologie le moment où vous avez constaté cette saturation.
Peut-on utiliser le récit de vie dans un mémoire en gestion ou en management ?
Oui. Les récits de vie sont utilisés en GRH, en management des organisations et en entrepreneuriat pour analyser les trajectoires professionnelles, les processus de socialisation au travail ou les expériences de reconversion. Les travaux publiés dans la Revue Management & Avenir ont établi leur pertinence spécifique dans les sciences de gestion, en soulignant leur capacité à relier le niveau individuel et le niveau organisationnel.
Quels logiciels utiliser pour analyser des récits de vie ?
NVivo, ATLAS.ti et MAXQDA sont les trois références académiques pour le codage thématique de récits de vie. Des solutions libres comme Taguette conviennent aux mémoires de master avec budget limité. Le traitement manuel dans un tableur reste acceptable pour un corpus de moins de dix récits, à condition d’être rigoureux dans la documentation du processus de codage.
Le récit de vie est-il compatible avec une posture épistémologique interprétativiste ?
Oui, c’est même son paradigme naturel. Le récit de vie repose sur l’idée que la réalité sociale est construite par les acteurs à travers leurs narrations. Il s’inscrit dans les paradigmes interprétativiste et constructiviste, cohérents avec une approche inductive et une visée compréhensive. Une posture positiviste, qui suppose une réalité objective indépendante du sujet, est difficilement compatible avec la méthode.
Comment anonymiser les données d’un récit de vie dans un mémoire ?
Remplacez les noms propres, lieux et employeurs par des pseudonymes ou des codes (P1, P2…). Modifiez les détails identifiants (âge approximatif, secteur généralisé) sans altérer le sens du récit. Conservez le formulaire de consentement éclairé RGPD dans un fichier séparé, non annexé au mémoire soumis à la bibliothèque. Documentez dans votre chapitre méthodologique les modifications effectuées.
Quelle est l’approche ethnosociologique de Bertaux dans le récit de vie ?
Bertaux distingue le récit de vie comme outil ethnosociologique du genre littéraire autobiographique. Son approche vise l’étude d’un fragment de réalité sociohistorique à travers des pratiques récurrentes observables dans plusieurs récits. L’analyste cherche des configurations sociales communes — des logiques d’action partagées — et non seulement des singularités individuelles. C’est ce qui distingue son approche d’une démarche purement idiographique.




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